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Nos lecteurs ont la parole - Louis Ingea

Jean qui pleure et Jean qui rit, ou comment embrasser le lépreux

N'ayant pas de problèmes majeurs dans ma vie, je suis donc un homme heureux. Et l'homme heureux, en principe, n'a pas besoin d'écrire. Parce qu'il n'a rien d'important à réclamer. Parce qu'il vit platement comme vivent au Liban, de nos jours, les personnes qui se retrouvent, comme on dit, à la retraite.
Sauf que la retraite, pour moi, ne signifie nullement être en retrait par rapport à ce qui m'entoure.. Alors il m'arrive d'observer, de réfléchir, de passer en revue tous les ratés et toutes les frustrations qui ont accompagné mes jours et ceux de mes concitoyens.
Oh ! Il y a belle lurette que je me refuse à participer aux jérémiades habituelles des uns et des autres. À protester contre la médiocrité, l'inconscience, la corruption, la fausseté et, pour tout dire, la bêtise avec un grand B.
Or dénoncer l'incurie ou plaindre l'inculture de notre vie sociale ne mène pas loin. Car je me rends compte que réagissent en moi, en tant qu'être humain, deux caractéristiques apparemment opposées : Je râle et je demeure. En somme, Jean qui pleure et Jean qui rit...
Et je constate, qu'au milieu du marasme où se trouve plongé notre pays, il y a quand même un pouls qui bat, témoin sourd d'une vie qui ne se résoudra pas à l'effritement.
Tenez ! Jean qui rit a vu d'abord fleurir, l'autre jour, sur le boulevard de Dora, des réverbères électriques à alimentation solaire, appelés, je suppose, à proliférer bientôt un peu partout. Il a lu ensuite quelque part, côté besoins aquatiques, qu'un comité ad hoc avait soumis aux autorités le plan général d'une centaine de mares artificielles à créer dans les villages de la montagne, pour un coût moyen tout à fait raisonnable. Retenir ainsi les eaux de pluie par petits contingents nous économiserait les barrages coûteux et calmerait les éventuels opposants que nous avons déjà vu manifester.
Au plan quotidien, et malgré la carence criminelle de nos administrateurs que dénonce mon Jean qui pleure, il s'est bien trouvé un ministre pour ameuter la république et défier dans leurs propres fiefs les marchands de poisons. Et Jean qui rit a bien remarqué, du jour au lendemain, certains tabous disparaître : des contrôleurs miraculeusement surgis au beau milieu des insanités du marché alimentaire. Pour dresser des procès-verbaux, poser des scellés, contraindre les récalcitrants à assainir leurs étalages. Le souk aux poissons a été réagencé, les pharmacies mises au pas, les hôpitaux tancés, les salons de beauté rappelés à l'ordre.
Par ailleurs, Jean qui pleure pestait contre la mollesse de nos forces armées et se lamentait de la pauvreté de leurs moyens. Voici que, Daech aidant, l'on se souvient des trois milliards de fournitures militaires et que surviennent coup sur coup hélicoptères, canons et caisses de munitions. La grande muette fait alors parler d'elle. Les crêtes sont nettoyées, les hordes menaçantes repoussées et quelques meneurs indésirables éliminés... Jean qui pleure ne grogne plus. Jean qui rit jubile. « Pourvou que ça "doure" » clame-t-il.
Alors on pourrait se retourner vers l'intérieur de la maison, surveiller les campements, régenter les tentes des réfugiés, baisser quelques rideaux de fer aux frontières et nous occuper un peu de nos générations montantes.
Pour le moment, Jean qui pleure se tient coi. Na ! Tu vois que tout n'est pas détruit. Le commerce boite, oui, mais les comptoirs bancaires sont florissants. On mange mieux. On s'habille pour trois fois rien et l'on continue à trouver de tout. Les carburants ont chuté de prix et si le mazout a disparu provisoirement, c'est que nous le refilons chez le voisin à prix grimpants. Autant de gagné pour le marché local. Si les uns s'enrichissent, c'est pour faire travailler les autres. Tais-toi, Jean, et regarde un peu du côté jeunesse. Il y a de l'art dans l'air, les pulsions juvéniles sont prometteuses. Les médias ne savent plus où donner de la tête, les talk-shows crèvent les écrans et les journaux débordent de critiques salutaires. De quoi amortir les horreurs quotidiennes filmées en Syrie et en Irak.
Et la vie artistique donc? Théâtres pleins à craquer, spectacles laborieux comme préparation quoique (à de rares exceptions près) encore primitifs. Les tours de chant et de danse sont variés et surprenants. Parfois lourds sur les bords, il est vrai, mais révélant tous les jours de réels talents. Les artistes en herbe peuvent essaimer dans le monde. Cinéastes, chanteurs, couturiers, peintres réussissent souvent dans la sphère occidentale, là où le cadre des lois, les facilités offertes permettent à ces jeunes Libanais de s'engouffrer et de s'épanouir. Ceux-là reviennent de temps en temps parmi les leurs et nous font oublier ces mélodies folkloriques dont l'harmonique étirée et niaise ressort davantage à la mélopée... Sans parler des médecins, des architectes, des écrivains qui nous honorent par leurs réalisations et dont l'éloignement, aujourd'hui, n'est plus que fiction.
Tout cela, pour souligner le dynamisme de base qui n'a pas déserté le cœur de nos générations nouvelles. Sans omettre les festivals saisonniers qui font appel aux célébrités internationales, Baalbeck, al-Bustan, Beiteddine et j'en passe.
Le but de mon discours est destiné à rappeler à mes concitoyens que rien n'est vraiment perdu. Que Nasrallah, Aoun, Daech, Geagea et le clan des quatorzemarsistes ne sont, en définitive, que des pantins d'opérette. Car dans l'histoire tumultueuse du Liban, ce peuple, que nous jugeons médiocre, s'est bel et bien débarrassé du mandat français, de l'envahissement palestinien, de l'occupation syrienne. La féodalité ancestrale s'effiloche. Il est vrai qu'elle repousse en continu. Mais les claviers ne sont plus les mêmes.
Reste la dictature occulte des grandes puissances. Là, nous ne sommes plus seuls. Je dirai à Jean qui grogne : Vois la Grèce, l'Ukraine et tout le tiers-monde. Même les plus vastes pays souffrent des enjeux en question. Vit-on mieux en Amérique latine, en Inde ? En Afrique continentale ou dans les pays arabes? Est-on plus tranquille en France, en Allemagne, au Danemark ? Nous ne pouvons tout de même pas râcler la surface du globe pour justifier le malaise local en comparaison...
Si nous le voulions (et je me demande pourquoi nous ne le voudrions pas), regardons un peu mieux les limites de notre territoire. Voyons combien est merveilleux notre climat. Combien restent confortables les commodités de nos traditions. Combien notre art culinaire, à condition que se maintiennent les défis relevés, est sain et savoureux. Réjouissons-nous des qualités réelles de nos propres défauts. Maalech, boukra ! Maintenons les dialogues internes. La coexistence des doctrines religieuses et des cultures nous a passablement bien réussi. Nonobstant les hypocrisies et les faux-semblants. Nous pourrons toujours maugréer en privé...n'est-ce-pas, Jean qui grogne ? Mais Jean qui rit a le verbe haut et le rire communicatif. Si cela n'est pas spécialement fin, il est du moins réconfortant. On ne peut tout avoir. Mieux vaut continuer à faire avec.
Si l'on me suit, si l'on m'approuve, alors je pourrai dire que je suis, pour de bon, un citoyen heureux. Parce que j'essaie (et je convie chacun à m'imiter) d'aller vers les autres, fussent-ils vilains ou casse-pieds.
À l'adresse enfin de nos leaders, surtout chrétiens, je lâcherai ma dernière flèche. Elle est de la plume de Fabrice Hadjadj :
« ...Le pauvre d'Assise apportait l'Éternel avec ses mains et son visage nu, pensant que c'est un grand honneur de pouvoir embrasser un lépreux... »

Louis INGEA

N'ayant pas de problèmes majeurs dans ma vie, je suis donc un homme heureux. Et l'homme heureux, en principe, n'a pas besoin d'écrire. Parce qu'il n'a rien d'important à réclamer. Parce qu'il vit platement comme vivent au Liban, de nos jours, les personnes qui se retrouvent, comme on dit, à la retraite.Sauf que la retraite, pour moi, ne signifie nullement être en retrait par rapport à ce qui m'entoure.. Alors il m'arrive d'observer, de réfléchir, de passer en revue tous les ratés et toutes les frustrations qui ont accompagné mes jours et ceux de mes concitoyens.Oh ! Il y a belle lurette que je me refuse à participer aux jérémiades habituelles des uns et des autres. À protester contre la médiocrité, l'inconscience, la corruption, la fausseté et, pour tout dire, la bêtise avec un grand B.Or dénoncer l'incurie ou...
commentaires (2)

SI LES AUTRES SOUFFRENT... CE N'EST PAS UNE RAISON DE SOUFFRIR AUSSI ! SI LES AUTRES ONT TRANSFORMÉ LEURS PAYS RESPECTIFS EN BORDELS... CE N'EST PAS UNE RAISON D'EN FAIRE AUTANT ! LES LÉPREUX EMBRASSENT LES LÉPREUX !!!

La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

09 h 45, le 18 mars 2015

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Commentaires (2)

  • SI LES AUTRES SOUFFRENT... CE N'EST PAS UNE RAISON DE SOUFFRIR AUSSI ! SI LES AUTRES ONT TRANSFORMÉ LEURS PAYS RESPECTIFS EN BORDELS... CE N'EST PAS UNE RAISON D'EN FAIRE AUTANT ! LES LÉPREUX EMBRASSENT LES LÉPREUX !!!

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    09 h 45, le 18 mars 2015

  • "Que Nasrallah, Aoun, Daech, Geagea et le clan des quatorzemarsistes ne sont, en définitive, que des pantins d'opérette." ! Quid des "huitmarsistes" ? Ou bien, est-ce prémédité.... cet "oubli" ?! Puis, y a ce : "reste la dictature occulte des puissances. Là, nous ne sommes plus seuls. Je dirai au Jean grognant : Vois ailleurs ! Vit-on mieux et est-on plus tranquille en France, en Allemagne, au Danemark?" ! Question : Est-ce de "l'humour" ?!

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    07 h 57, le 18 mars 2015

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