Interdire l’expression d’une opinion ne fait pas pour autant disparaître cette dernière, selon Ian Buruma. Stefan Wermuth/Reuters
Le terrorisme peut infliger de terribles dégâts, mais il ne peut détruire une société ouverte. Seuls ceux qui détiennent le pouvoir dans nos démocraties le peuvent en réduisant nos libertés au nom de la liberté.
Shinzo Abe, le Premier ministre nationaliste du Japon, n'a guère besoin d'encouragement pour renforcer la législation sur la protection des secrets d'État qui accroît les pouvoirs de la police et facilite le recours à la force militaire. L'exécution atroce de deux Japonais prisonniers des terroristes de l'État islamique (EI) en Syrie lui a servi de prétexte pour faire adopter ces mesures. Mais le Japon n'a jamais été un bastion de la liberté d'expression, et il n'a jamais prétendu l'être – contrairement à la France. Or la défense de cette liberté avait toute sa place lors de la manifestation de solidarité qui a eu lieu après les attaques meurtrières commises à Paris. De tous les pays, la France devrait éviter le piège dans lequel sont tombées les autres démocraties occidentales qui prétendent tenir le flambeau de la liberté d'expression dans le monde.
La peur du terrorisme après le 11-Septembre a fait davantage contre la liberté d'expression aux USA que les milliers d'homicides qui ont lieu chaque année dans le pays. C'est à cause de cette peur que les Américains acceptent d'être espionnés sans discrimination par leur propre gouvernement et tolèrent que les personnes suspectées de terrorisme soient torturées et emprisonnées indéfiniment sans jugement. La France, comme la plupart des autres pays de l'UE, a déjà des lois qui condamnent les incitations à la haine. La loi interdit d'insulter quelqu'un en raison de sa race, de sa religion ou de son orientation sexuelle. Et comme dans quelques autres pays, on peut être poursuivi pour nier la réalité de l'Holocauste et d'autres génocides (le négationnisme). Le président François Hollande qui, contrairement à Abe, n'est pas un farouche nationaliste veut maintenant renforcer ces interdictions. Il a proposé une nouvelle législation qui rendrait des sociétés comme Google ou Facebook responsables de toute incitation à la haine affichée par un internaute sur les pages qu'elles gèrent. D'anciens chefs d'État européens ont aussi soutenu la proposition de dirigeants de communautés juives en Europe de criminaliser non seulement l'antisémitisme et le négationnisme, mais aussi la « xénophobie » d'une manière générale. Il n'y a pas beaucoup de gens pour justifier l'expression de l'antisémitisme ou de la xénophobie, mais est-il sage d'utiliser la loi pour interdire une opinion ?
Ces lois, si elles étaient adoptées, ne réduiraient probablement pas le risque de terrorisme. Interdire l'expression d'une opinion ne fait pas pour autant disparaître cette dernière. Elle continuerait à s'exprimer, sans doute plus discrètement, et de ce fait elle deviendrait encore plus dangereuse. Et le terreau social et politique du terrorisme au Moyen-Orient et ailleurs ne disparaîtra pas simplement du fait de l'interdiction d'exprimer des idées xénophobes. Il y a encore un plus grand risque à utiliser la loi pour régir ce que pensent les gens : celui d'étouffer le débat public. Selon un point de vue encore très répandu aux USA, une opinion, aussi odieuse soit-elle, doit pouvoir s'exprimer de manière à pouvoir être réfutée par des contre-arguments. Il serait naïf de croire que les extrémistes sont intéressés par un échange de points de vue. Mais l'incitation à la violence est également interdite aux USA. Le premier amendement de la Constitution ne protège pas la liberté d'expression si elle incite à la violence immédiate.
Les idées xénophobes ou le négationnisme sont répugnants, mais ne se traduisent pas nécessairement par ce risque. Dans la plupart des pays, dont les USA, l'expression publique de telles idées est limitée par un consensus informel quant à ce qui est socialement acceptable. Ce consensus évolue avec le temps ; c'est aux journalistes, aux écrivains, aux hommes politiques et à tous ceux qui prennent la parole en public de le façonner. Les caricaturistes, les artistes, les blogueurs, les militants et les comédiens aiment parfois rompre le consensus de la respectabilité. Ce faisant, il leur arrive de choquer (ce qui est souvent leur objectif). Mais aussi longtemps qu'ils n'appellent pas à la violence, interdire leur expression présente plus d'inconvénients que d'avantages. Autoriser l'État à décider des opinions licites est dangereux non seulement parce que cela étouffe le débat, mais aussi parce que l'État peut prendre des décisions arbitraires ou dans son intérêt propre.
Dans le climat actuel, il est intéressant d'examiner une fameuse affaire d'incitation à la haine aux USA. En 1977, le parti nazi américain avait prévu de manifester dans une banlieue de Chicago, Skokie, qui compte une importante population juive. Outré et craignant la réaction de l'opinion publique, un tribunal local décida alors d'interdire les swastikas, la distribution de tracts et les uniformes nazis au motif tout à fait compréhensible qu'une telle manifestation serait une insulte à une communauté qui comptait des survivants de l'Holocauste. Cette interdiction a été contestée par l'Union américaine pour les libertés civiles (ACLU, American Civil Liberties Union) comme une violation du premier amendement. L'argumentation des avocats de l'ACLU, en majorité des juifs de gauche, ne se fondait pas sur une quelconque sympathie pour les idées ou les symboles nazis, mais sur le principe que si l'on autorise l'État à interdire l'expression d'opinions méprisables ou haïssables de notre point de vue, on affaiblit son propre droit à contester l'interdiction de l'expression de points de vue avec lesquels on est d'accord.
Autrement dit la liberté d'expression devrait inclure la liberté d'inciter à la haine, autant que l'on n'encourage pas à la violence ou que l'on ne menace pas d'y recourir. La plupart des pays européens ont une législation bien plus restrictive que celle des USA en matière d'injures publiques. Ce serait une erreur que d'y ajouter encore des restrictions. Le terrorisme cause déjà suffisamment de dommages en termes de vies humaines et de destructions matérielles ; il n'y a aucune raison d'aggraver la situation en réduisant la liberté des citoyens.
Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.
© Project Syndicate, 2015.
Ian Buruma enseigne la démocratie, les droits de l'homme et le journalisme au Bard College à New York. Il a écrit un livre intitulé « Year Zero : A History of 1945 ».


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