De nombreux participants à la Conférence de Munich l’an dernier admettraient sans doute aujourd’hui n’avoir pas pris la pleine mesure de la gravité de certains événements, comme la crise ukrainienne et la guerre en Syrie. Christof Stache/AFP
Quelle menace en devenir n'avons-nous pas encore identifiée ? Après une année absolument horrible au plan de la paix et de la sécurité internationales, cette question se posera avec acuité aux décideurs politiques, aux analystes et aux médias présents cette semaine à la 51e Conférence de Munich sur la sécurité.
Il y a un an, la guerre en Syrie et la crise en Ukraine étaient les principales préoccupations de la communauté internationale. Mais de nombreux participants au forum de l'an dernier admettraient sans doute aujourd'hui n'avoir pas pris la pleine mesure de la gravité de ces événements – sans même mentionner ceux qui pourront se produire. Quelques mois plus tard seulement, les rapides escalade et régionalisation de ces deux crises, couplées à d'autres évolutions dans le monde, ont conduit de nombreux observateurs à dire que l'année 2014 a marqué le début d'une période plus chaotique et moins pacifique dans les relations internationales.
De nombreux défauts et point d'érosion dans les structures de sécurité collective existantes ont été révélés au cours de l'année écoulée. Des termes comme The Great Unraveling (la grande désintégration), utilisés par le journaliste Roger Cohen à l'automne 2014, trouvent un large écho parce qu'ils saisissent le sentiment actuel d'impuissance, de manque de contrôle et d'incapacité à saisir ou prédire la prochaine crise. Comme l'a récemment écrit Javier Solana : « Nous avons vécu dans l'illusion. Pendant des années, le monde a cru que la transition d'un ordre unipolaire vers un ordre multipolaire s'opérerait dans la paix, dans le respect des règles et dans la stabilité (...). Nous avions tort. » Cette illusion a coexisté sans peine avec un manque d'imagination. S'il peut sembler élégant de distinguer entre les « bons » et les « mauvais » côtés de l'histoire, ou de critiquer l'utilisation de méthodes du XIXe siècle au XXIe siècle, ces arguments ne sont guère plus que des artifices rhétoriques. Au mieux, ils ne font aucun mal ; au pire, ils obscurcissent les complexités de l'environnement actuel de sécurité qui doivent être comprises et traitées.
Pour commencer, l'Europe est de nouveau le théâtre d'une guerre. Les principes fondamentaux de la sécurité paneuropéenne font partie des décombres, et les progrès réalisés dans les relations entre la Russie et l'Occident depuis la fin de la guerre froide le seront peut-être aussi. De plus, le monde arabe, plus instable et violent qu'il ne l'a été depuis des décennies, devrait sans doute se fragmenter encore plus. Les groupes jihadistes concurrents, qui se stimulent entre eux, tournent de plus en plus leur rage contre les pays occidentaux. Et dans la région Asie-Pacifique, si des incidents majeurs ont été évités, la stabilité reste précaire. Malheureusement, les failles apparues au cours des derniers mois iront sans doute s'élargissant, à mesure que les conflits politiques et la concurrence entre puissances mondiales s'intensifient. En fait, dans dix ans, 2014 sera sans doute perçue comme un prélude. Mais de quoi ? Alors même que l'ordre international et les accords régionaux sont de plus en plus mis à l'épreuve, il n'apparaît pas clairement qui serait capable, ou même prêt, à maintenir la paix et la stabilité.
Les craintes liées à l'abandon présumé par les États-Unis de leur rôle de leader mondial sont certainement exagérées. Mais l'accent mis par le président Barack Obama sur le « renforcement de la nation » a tout au moins donné une impression de retrait qui inquiète de nombreux alliés. En Europe, plusieurs pays sont encore aux prises avec les répercussions de la crise économique et financière de 2008, une paralysie de leur politique intérieure et la montée de l'euroscepticisme. Il est peu probable que l'Europe, malgré son potentiel, joue un rôle de premier plan sur la scène internationale dans un avenir prévisible. Au cours de l'année écoulée, un débat a pris place en Allemagne sur la question de savoir si elle devait assumer un rôle international plus actif. Mais l'opinion publique allemande ne s'adapte que graduellement aux nouvelles attentes. Si certaines études suggèrent que la culture de retenue de l'Allemagne est moins enracinée qu'on ne le pense généralement, un récent sondage effectué pour le Munich Security Report montre que 34 pour cent seulement des Allemands pensent que leur pays devrait intervenir dans les crises internationales. Une majorité substantielle d'Allemands reste sceptique quant à l'idée d'être plus actif au plan mondial, si bien que toute tentative de faire de l'Allemagne un leader mondial sera une rude bataille.
Tout effondrement de l'ordre n'est bien sûr pas forcément imputable aux politiques intérieures, à des questions d'ordre économique ou au remaniement des principales relations de pouvoir. Le nombre d'acteurs pertinents et de perturbateurs potentiels a grimpé en flèche sur la scène internationale, affaiblissant d'autant la capacité des gouvernements à résoudre seuls les problèmes ou établir une coordination entre eux. Mais la dislocation de l'ordre mondial est à la fois la cause et l'effet de la réticence croissante de ses gardiens traditionnels et potentiels. À mesure que les leaders traditionnels cessent d'agir comme ils le faisaient auparavant, d'autres acteurs testent les limites. Lorsque l'ordre vacille et devient plus difficile à maintenir ou gérer, les leaders traditionnels et potentiels se mettent à penser que les enjeux sont trop élevés ou se tournent vers des solutions rapides et des expédients, alimentant d'autant l'imprévisibilité et l'instabilité. C'est à cette intersection entre le test et l'appréhension que le cercle vicieux actuel de troubles géopolitiques a été mis en branle.
Dans ce contexte, il n'y a aucune raison de penser que prédire les crises majeures, sans parler de les endiguer, deviendra plus facile. Une complexité mondiale croissante exacerbe le problème. Submergés par une surabondance d'informations, les gouvernements et les principales institutions internationales négligent ou interprètent mal les signes importants au milieu du brouhaha. Et il devient de plus en plus difficile pour les décideurs politiques de cibler quelques points-clés qui contribueraient pourtant à la qualité de leurs décisions. Plusieurs anciennes hypothèses ont été réduites à néant en 2014. À la Conférence de Munich de cette année, la communauté internationale aura l'occasion d'examiner ce qui doit les remplacer.
Traduit de l'anglais par Julia Gallin
© Project Syndicate, 2015.
Wolgang Ischinger est le président de la Conférence de Munich sur la sécurité. Adrian Oroz est conseiller principal en politique et analyse auprès de la Conférence de Munich sur la sécurité. Cet article est en partie tiré d'une analyse publiée dans le premier Munich Security Report à l'occasion de la 51e Conférence de Munich sur la sécurité.


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18 h 56, le 07 février 2015