À part les séries télévisées au parfum de jasmin, la télévision libanaise laisse heureusement souvent entrouvrir une fenêtre aux ONG actives sur la scène sociale libanaise, comme elle l'a fait pour l'association Kafa qui milite contre la violence dont sont victimes les femmes, et donc pour toutes les femmes à travers cette association.
La chaîne MTV a dans un contexte de sensibilisation rediffusé il y a une dizaine de jours les épisodes de la série télévisée Kafa, dans laquelle le sujet encore tabou des femmes battues fut traité d'une façon un peu crue dans un double objectif de choquer, mais aussi d'informer les femmes du danger de mort qui se cache derrière la violence domestique.
«L'association Kafa ne peut pas contrôler les heures de diffusion d'une telle série», déclare Maya el-Ammar, responsable médias et communication de Kafa, en réponse à la question sur le timing, un peu tôt, des images choquantes qui passent dans le lancement du programme.
Dans ce feuilleton couleur sang pourpre, réalisé par le jeune acteur et réalisateur Tarek Souaid, Maguy Bou Ghosn campe le rôle d'une femme violentée au foyer même en étant enceinte. «Les scènes de violences interprétées ne représentent que 30% de l'intensité des faits réels », relève la jeune femme. «Les scénarios repris par la série télévisée Kafa sont des histoires vécues, racontées par les victimes elles-mêmes à Tarek Souaid qui en a fait une fiction, mais qui malheureusement n'en sont pas une, c'est la triste réalité de la société libanaise», confie Maya el-Ammar.
«Ce qui est important pour nous en tant qu'association, c'est de sensibiliser le public, surtout les femmes prisonnières de la peur de dénoncer ce cauchemar dans lequel elles vivent au quotidien », reprend-elle. Beaucoup d'appels sont parvenus à Kafa après la diffusion de la série à la télé, ce qui montre le rôle important et salvateur joué par les médias télévisés qui peuvent parfois servir de déclic à la victime inconsciente auparavant de la gravité de la situation dans laquelle elle se trouve. Des femmes victimes d'une violence ou même des parents de femmes battues appellent souvent afin de demander de l'aide ou des conseils concernant le cas de leur proche.
La hotline de Kafa reçoit environ 2 000 appels téléphoniques par an qui conduisent à 300 entretiens personnels. Des assistantes sociales de l'association sont disponibles pour la prise en charge des victimes mais, question de culture aussi, demander de l'aide n'est pas le réflexe premier des femmes violentées. «Les Libanaises ont peur de dénoncer leur mari, peur de perdre leurs enfants. On leur demande souvent d'être soumises et de préserver leur famille coûte que coûte», soupire la jeune femme.
«Quand une femme va à la police, on lui répond souvent qu'on ne peut rien faire, qu'elle n'a qu'à rentrer chez elle... Depuis 2012, nous avons formé des policiers à l'accueil de ces femmes.» De fait, des dizaines de policiers ont été sensibilisés à la violence domestique, ils ont appris à « recevoir les femmes, à ne pas les juger, à prendre leur plainte au sérieux et à savoir les orienter vers les associations», explique-t-elle.
L'ONG a développé également des «chambres équipées» pour accueillir décemment les femmes dans les postes de police et procéder aux premiers examens médicaux. Les opérateurs du numéro 112 (le numéro d'urgence au Liban) sont également formés à répondre aux femmes en détresse. Il y a de même un service de consultation légale avec des avocats qui offrent leur service gratuitement. «Kafa n'est pas une association de divorce, c'est une institution qui s'occupe de la prise en charge des femmes et des victimes de violences domestiques en offrant plusieurs options présentées à la femme qui désire vivre sous le même toit que son mari, malgré une relation conjugale plus que tendue », explique Maya el-Ammar.
Un nouveau film documentaire
Si les femmes sont hésitantes à venir pour un conseil ou même en thérapie chez les psychologues de Kafa, l'ONG a décidé de venir chez elles à travers les émissions proposées et gracieusement diffusées par les chaînes locales. Les interrogations de Zalfa est un exemple de ces émissions qui se sont invitées à travers les journaux télévisés dans chaque foyer avec leur panoplie d'informations cruciales pour des femmes coupées de tout système de soutien. Zalfa répond ainsi au cours de ce programme à des questions relatives à la décision de protection judiciaire, aux moyens de l'obtenir, la manière dont la femme victime de violence peut se protéger, etc. En plus de ces questions, cette survivante de la violence domestique est prête à répondre à n'importe quelle autre question que se posent les femmes.
«Un nouveau film documentaire est en voie de réalisation», reprend Maya el-Ammar avec espoir. C'est encore une fois le jeune acteur, présentateur et réalisateur Tarek Souaid qui tiendra les rênes du projet. Ce film d'une heure et dont la sortie est prévue pour le mois prochain devra encore une fois solliciter les médias télévisés. «Nous ne pouvons que remercier les chaînes télévisées, notamment la LBCI, la MTV, al-Jadeed, la OTV, la Future TV et Télé lumière», dit-elle reconnaissante. En effet, selon la jeune femme, toutes les chaînes de télévision libanaises, à quelques exceptions près, sont enthousiastes à l'idée de militer pour les droits de l'homme.
La télé est parfois le seul moyen de diffuser des informations dans les milieux marginalisés. «Les atrocités n'épargnent aucune communauté, aucun milieu social. La violence est présente chez les chiites, les sunnites, les druzes, les chrétiens de tous bords... et même chez ceux qui ne croient en rien», soupire la jeune femme, qui insiste sur l'importance de la part réservée par les chaînes locales aux sujets tabous comme la violence domestique. «C'est grâce à ces médias que le travail des ONG, à l'image de Kafa, ne reste pas dans l'ombre et ne tombe pas dans l'oubli», conclut la jeune militante.
La loi 293 visant à protéger la femme contre la violence domestique a été promulguée en mai 2014 par le Parlement réuni en séance plénière. Mais l'association conteste la non-adéquation du titre du projet de loi avec son objet, à savoir la femme. Selon l'ONG, cette loi vise à protéger la femme et les autres membres de la famille de la violence domestique. Or, dans le texte du projet de loi, la partie relative à la protection de la victime est de portée générale, s'appliquant à toute la famille, sans mention explicite de la femme.
Par ailleurs, l'ONG réclame que cette décision relève des prérogatives du parquet près la cour d'appel, qui est disponible 24 heures sur 24, et non du juge des référés, qui n'est disponible que selon des horaires bien déterminés.
Pour Kafa, la décision de protection doit, en outre, englober de facto les enfants, indépendamment de l'âge légal de la garde tel que fixé par les codes du statut personnel. Ce qui n'est pas le cas dans la nouvelle mouture du texte. Enfin, l'article a été modifié de manière à sanctionner uniquement les coups et blessures portés dans des situations de revendications des droits conjugaux, c'est-à-dire des relations sexuelles. Cela signifie que, d'une manière indirecte, le viol est légitimé.
En attendant la sortie du prochain film documentaire concocté par Kafa avec l'aide du réalisateur Tarek Souaid, les activistes membres de l'association ainsi que les femmes sauvées de la violence conjugale sont prêts à relancer et défendre toutes ces questions qui sont encore loin d'être tranchées.


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