Une commission parlementaire, avec pour président Hakki Koylu, a voté contre le renvoi de quatre ministres devant la Cour suprême. Adem Altan/AFP
Le Parlement turc a enterré hier le vaste scandale de corruption qui avait ébranlé il y a un an le régime islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002 en épargnant, sans surprise, un procès à quatre anciens ministres impliqués dans l'affaire.
À six mois des élections législatives, une commission parlementaire contrôlée par le parti du président Recep Tayyip Erdogan a ainsi voté contre le renvoi des anciens membres du gouvernement devant la Cour suprême, seule habilitée à les juger. Selon le président de cette commission Hakki Koylu, les neuf des quatorze députés de cette commission membres du Parti de la justice et du développement (AKP) se sont tous prononcés contre les poursuites. « Le scrutin s'est déroulé publiquement. Chacun a pu exprimer son opinion et voter. Toutes les accusations, tous les noms ont fait l'objet d'une discussion et le vote qui a suivi en est la conséquence », a assuré M. Koylu, lui-même membre de l'AKP, interrogé par la chaîne d'information NTV à l'issue de la séance.
Sitôt la décision rendue publique, le principal parti d'opposition, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), a dénoncé la volonté du pouvoir d'étouffer « la plus grave affaire de corruption » de l'histoire du pays. Un autre député de l'opposition, Levent Gok, a évoqué un « jour noir » pour la démocratie turque.
Rappelons que le scandale, sans précédent, a éclaté le 17 décembre 2013 avec l'arrestation de dizaines de dirigeants d'entreprise, d'élus et de proches du pouvoir accusés d'avoir participé ou facilité une série de trafics illégaux et de malversations. Cette affaire à tiroirs a secoué comme jamais le régime de M. Erdogan, alors Premier ministre, personnellement mis en cause avec sa famille par une série d'enregistrements téléphoniques diffusés sur les réseaux sociaux. Et les quatre ministres « blanchis » hier, Erdogan Bayraktar (Environnement et Urbanisme), Zafer Çaglayan (Économie), Muammer Güler (Intérieur) et Egemen Bagis (Affaires européennes), étaient soupçonnés de corruption active, fraude et trafic d'influence. Les trois premiers nommés, dont les fils avaient été interpellés, avaient démissionné et le quatrième avait été remercié lors d'un remaniement d'urgence. Tous étaient soupçonnés d'avoir touché des pots-de-vin d'un homme d'affaires d'origine iranienne, Reza Zarrab, pour faciliter un trafic illicite d'or avec l'Iran sous embargo. L'épisode de la montre de luxe de fabrication suisse d'un montant de 245 000 euros offerte par M. Zarrab et reçue par M. Caglayan a fait les choux gras de la presse turque.
« Complot »
Comme ces quatre ex-ministres, M. Erdogan a farouchement nié toutes les accusations, qu'il a attribuées à un « complot » lancé par ses anciens alliés de la confrérie du prédicateur musulman Fethullah Gülen pour le déstabiliser. M. Gülen, 73 ans, à la tête d'un vaste réseau d'écoles privées, d'entreprises et de médias, a démenti toute implication dans ces affaires. Dénonçant un « État parallèle », l'homme fort du pays a riposté en ordonnant des purges sans précédent dans la police et la justice où les partisans de M. Gülen, qui vit aux États-Unis depuis 1999, étaient particulièrement actifs. Des milliers de policiers et magistrats ont depuis été arrêtés, limogés ou mutés. Hier encore, les autorités turques ont opéré un énième coup de filet en interpellant à Erzurum (Est), Hatay (Sud) ou Gaziantep (Sud-Est) 34 policiers soupçonnés d'avoir procédé à des écoutes téléphoniques illégales de responsables du régime.

