Tu étais le benjamin d'une famille de 7 enfants et 24 années te séparaient de ma mère qui était l'aînée. Je ne sais pas qui de vous deux, Antoine mon frère ou toi-même, quand je n'avais que 3 ans, me poussa vers le fer à repasser plein de braises, qui me brûla la cuisse. Mais cette empreinte que j'ai gardée pendant 20 ans allait créer entre nous une amitié sincère et profonde, indépendamment de la relation que nous avions par le sang.
Tu n'as pas été choyé par la vie : à l'âge de 10 ans, celui où l'on a besoin d'un modèle omniprésent, tu perdais ton père, curé et instituteur qui transmit son savoir à de multiples générations à Wadi Chahrour. Tu ne l'as pas connu vraiment, mais tu as eu vent plus tard de son honnêteté et de sa rigueur, héritage ô combien précieux que tu prendras soin de protéger.
Dix ans plus tard tu perdais ta mère, et je te vois encore, jeune adolescent, assis devant la table à manger chez ta sœur aînée, couvrir ton visage avec tes mains et verser de chaudes larmes en pensant à cette « khourié » qui nous quittait.
Que tu aies perdu l'orientation à cet âge, j'ai compris plus tard pourquoi, car vivre sans père ni mère, quoique bien entouré par la tribu que constituaient tes frères et sœurs, n'est pas chose facile.
Ces épreuves, si dures soient-elles, tu les surmontas, car persévérer était ta devise, mais elles avaient été gravées dans ton cœur et ce seront elles qui te guideront plus tard.
Tu poursuivis la route que tes frères aînés s'obstinaient à te voir prendre et c'est en dermatologue, confirmé par un CES et fort d'une expérience sous la direction du professeur Degosse à l'hôpital Saint-Louis, que tu revins servir tes compatriotes. Tu as été dès le départ l'un des meilleurs et, pour beaucoup, tu resteras le meilleur.
Tes premières années dans le dévouement, tu en donnas la preuve dans les hôpitaux publics et dans le dispensaire des pères jésuites à Tanaïl auquel tu consacrais une journée par semaine. Pendant tout ton exercice, les chahrouriotes ont goûté à ce dévouement, il leur suffisait de décliner leur identité pour que tu te mettes en quatre pour les traiter avec, pour honoraires, un sourire pour les riches et le médicament en plus pour les moins fortunés.
Quand je revois le parcours de ta vie, le poème de Rudyard Kipling me revient à l'esprit car tu as appliqué ses conditions sans les avoir peut-être lues, tu as été peuple par ton dévouement aux plus démunis, mais tu as aussi conseillé les rois et les hauts gradés. Tes principes d'assistance à toute personne, tu les appliqueras au risque de ta vie en allant traiter de nuit un responsable syrien à la veille du départ de ses soldats du Liban.
Car, à l'ascèse que tu avais dans les gênes, tu pratiquais la médecine comme un sacerdoce.
La vie t'était seyante encore, tu continuais à consoler et à traiter cinq jours sur sept et tu continuais à entretenir ton corps par le sport que tu pratiquais tous les après-midi.
Et voilà qu'à 80 ans, tu as pu renouer, par l'entremise de ta fille Joëlle, avec les petits-fils de tes oncles maternels Helayel, partis au Brésil à la fin du XIXe siècle. Oh, comme tu étais fier de ces brillants cousins éparpillés un peu partout dans les Amériques, tu as même fait un déplacement à Paris pour les rencontrer et tu projetais de les inviter à Beyrouth pour l'été prochain. N'est-ce pas pour cela que tu t'appliquais tous les soirs à apprendre l'anglais pour mieux communiquer avec eux !
Oui, persévérer était le mot-clé de ta vie et tu as constitué pour moi un modèle de persévérance qui m'a toujours poussé à ne jamais perdre espoir, même dans les situations les plus critiques.
Tu n'as pas voulu sans doute te démarquer de deux de tes frères et de ta sœur aînée qui nous ont quittés entre Noël et le Nouvel An, et voilà que Dieu se rappelle de l'échéance et te rappelle à lui.
Ma consolation est que toi, dont la discrétion et la délicatesse étaient exemplaires, tu n'as pas eu à supporter en fin de vie les atrocités de la maladie et des hôpitaux, tu t'es endormi dans la paix après avoir fêté Noël en famille.
Repose en paix, tu le mérites bien.
Agenda - Hommage Au Dr Maroun Abi Rached
Leçon de persévérance
OLJ / Par Jean-Baptiste ESTA, le 06 janvier 2015 à 00h00


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