X

Le suicide au Liban, un phénomène-fléau social réversible

Le suicide au Liban, un phénomène-fléau social réversible

Société

Se supprimer alors qu'on a encore la vie devant soi reste non seulement une énigme pour l'entourage d'une personne qui vient de se suicider, mais un sujet difficilement abordable. Selon les statistiques du département de psychiatrie et d'Embrace de l'AUBMC, une personne se suicide tous les trois jours au Liban. Cause de décès évitable, la prévention ne devient-elle pas un enjeu majeur de santé publique ?

24/11/2014

À travers le monde, le suicide tue plus que les guerres, les actes de terrorisme et les homicides. Selon les estimations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), huit cent mille personnes mettent fin à leurs jours chaque année: environ une personne toutes les quarante secondes.

Le Liban est particulièrement touché. L'Orient-Le Jour mène l'enquête. «Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux, c'est le suicide. Et il n'y a vraiment qu'un problème psychiatrique vraiment tabou, c'est le suicide», disait Camus. Les spécialistes de l'association Embrace pour la lutte contre le suicide estiment, dans une étude qu'ils ont fait paraître récemment, à 15% le nombre de jeunes Libanais(es) de 13 à 15 ans ayant sérieusement envisagé de se donner volontairement la mort au cours des douze derniers mois, ou ayant tenté de passer à l'acte. Ce passage fatal à l'acte interroge nos conceptions de la vie, notre environnement social, les relations entre générations. À l'heure actuelle, il est regrettable de constater que le taux de suicide demeure aussi élevé, notamment chez les jeunes. Quelles raisons peuvent pousser un être à avoir plus peur de la vie que de la mort? Cette situation alarmante n'est-elle pas la marque d'un profond malaise, d'une maladie qui remue notre société de fond en comble et détruit les plus faibles? Comment comprendre une tentative de suicide? Le point avec le Dr Sami Richa, chef du service de psychiatrie à l'Hôtel-Dieu de France.

(Lire aussi : Dans l’Église catholique, les suicidés, des personnes dans la détresse)

«Chez les jeunes, la tentative de suicide est souvent impulsive. Elle intervient dans un contexte difficile: conflit avec les parents, conflit amoureux, difficultés scolaires. Ce geste est souvent considéré comme "un appel au secours" qu'il ne faut surtout pas banaliser. Il faut le prendre au sérieux, et apporter le secours demandé», explique le psychiatre. «Dans 90% des suicides, les adolescents ont tenté de parler de leur mal-être, de mettre en garde leur entourage, d'interpeller leurs proches. Mais le message n'est pas passé, par manque de communication ou de disponibilité», ajoute-t-il, avant de recommander: «Il convient donc d'être attentif à ces signaux éventuels et de les prendre au sérieux, savoir écouter un jeune qui exprime des signes de détresse, l'encourager à parler en confiance et l'orienter efficacement.»

Chez les personnes plus âgées, le geste est plus prémédité, selon le Dr Richa qui précise à ce sujet: «Ce geste est aussi lié à des difficultés personnelles: divorce, dépression sévère, difficultés professionnelles. C'est un acte préparé, planifié. La personne s'isole avec un moyen hautement létal, et fait en sorte de limiter l'arrivée des secours. L'intention de mourir est très forte. Toujours est-il que le geste suicidaire n'a pas pour objectif la recherche de la mort, mais plutôt celui d'échapper à une souffrance devenue intolérable. C'est un isolement progressif, où les idées de suicide deviennent de plus en plus fortes, et les solutions pour sortir des problèmes de moins en moins nombreuses, jusqu'au passage à l'acte.»

(Lire aussi : Dans l’islam, les attentats-suicide visant des civils sont inacceptables, même en temps de guerre)

Difficultés ou maladies

À la question de savoir quels sont les facteurs de risque, le psychiatre indique qu'«il existe une vulnérabilité spécifique chez certaines personnes». «Bien sûr, on retrouve dans toutes les tentatives de suicide des difficultés interpersonnelles, des problèmes sociaux, financiers (crise économique...) ou encore judiciaires, précise-t-il. Mais le plus souvent, le risque est lié à une maladie psychiatrique: dépression, anxiété, mis à part le problème de dépendance à la drogue ou à l'alcool. Heureusement, toutes les personnes dépressives ne font pas des tentatives de suicide. C'est pour cette raison que nous pensons qu'il existe une vulnérabilité, une prédisposition spécifique due à des facteurs biologiques, génétiques et personnels», estime-t-il. Et le Dr Richa de souligner la nécessité de la vigilance, car près de la moitié des «suicidants» récidivent, selon lui, «d'où l'importance de s'assurer que la personne est bien prise en charge, et de la protéger du contexte qui l'avait amenée au passage à l'acte».

Prévenir un acte suicidaire ?

«Le suicide n'est pas une fatalité, alors que de nombreuses personnes pensent à tort qu'il n'y a rien à faire pour les personnes suicidaires», poursuit le psychiatre qui développe l'état d'âme d'une personne souffrant de dépression. «S'il y a une dépression, il faut la soigner, relève le Dr Richa. Il faut être vigilant face à quelqu'un qui en parle, l'aider, être à l'écoute et l'amener à consulter, à accepter un suivi. La dépression est une véritable maladie qui peut être combattue, à condition d'être diagnostiquée. Ce que vit le malade est extrêmement pénible : il a le plus souvent l'impression de stagner dans un univers glacial, insécurisant, sombre et presque irréel. Il garde le plus souvent une perception du monde extérieur, mais rien ne peut le détourner de sa souffrance. Il se sent paralysé, anesthésié psychiquement, affectivement et physiquement. Il se sent et se sait différent, s'en veut, en a honte, culpabilise et souffre.»

(Lire aussi : Les parents face à l’épreuve)

«Accepter sa dépression et consulter reste une démarche difficile», estime le Dr Richa, qui indique que «50 à 60% des dépressifs ne sont pas traités, ou sont mal traités». Des chiffres inquiétants, «surtout quand on sait que la dépression affecte aussi largement l'entourage proche du malade». «Mais les gens consultent toujours très tard, déplore le psychiatre. Le plus souvent parce qu'ils ont honte et n'osent pas rompre le silence, parce qu'ils ignorent que 20% de la population est sujette à des troubles psychiques, plus précisément à des dépressions, au moins une fois dans la vie.» «Il est très difficile de reconnaître que l'on peut craquer nerveusement, qu'on a les nerfs qui lâchent», ajoute-t-il.

«Mais ce que beaucoup prennent pour une faiblesse n'est autre qu'une maladie qui peut toucher tout le monde. Sauf qu'il s'agit d'une maladie psychique, "un tabou", et cela fait peur. Une maladie physique rassurerait presque, car bon nombre de gens pensent que l'on peut poser un diagnostic, identifier la bactérie, la tumeur, le microbe, définir le traitement et enrayer le mal. Une maladie physique, on peut parfois la voir, sur les radios ou au scanner. Pas la dépression, pas l'angoisse: elles sont impalpables et restent au niveau d'un concept que l'on subit. La dépression n'est pas objectivable. Aucun examen paramédical ne permet de prouver qu'il y a une dépression. Et pourtant, plus on la soigne tôt, plus rapide sera la guérison. Un état dépressif aigu peut guérir dans 80% des cas. De nos jours, un traitement bien adapté, un solide suivi psychothérapique, une "bonne dose d'amour" et d'écoute permettent d'atténuer les effets ravageurs de la dépression, notamment quand il y a des comportements à tendances suicidaires, puis de la guérir en quelques semaines», affirme le spécialiste.


Témoignage

Mon amie s'est suicidée à 16 ans

Lire aussi

Plus de 800 000 suicides par an dans le monde

Les créatifs plus sensibles à la dépression et aux addictions selon des experts

Embrace, pour mieux comprendre les maladies mentales

À la une

Retour au dossier "Le suicide au Liban, un phénomène-fléau social réversible"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

M.V.

Le suicide serait 'il chez certains ...le moyen subliminal de continuer la vie par d'autres moyens ...voyer les kamikazes , ils se portent très bien...avant....! après ce n'est pas validé....

LA TABLE RONDE

Pas plus qu'en Suisse ou en Suede !!! et pourtant ces pays sont pris en exemple par des neuneus locaux .

okais nabil

En faisant le calcul, s'il y a 800.000 suicides par an sur 6 Milliards et qu'il y en a un tous les trois jours au Liban. Cela signifie que le taux de suicide est cinq fois inférieur au Liban par rapport a la moyenne mondiale. Il faut plutôt analyser ce point positif et donner le Liban comme exemple: cohésion familiale, sens de l’amitié, cause climatique??

Dernières infos

Les signatures du jour

Décryptage de Scarlett HADDAD

Guerre du Yémen : ce qu’en dit un houthi de passage au Liban...

Un peu plus de Médéa AZOURI

Visconti et les lahem baajine

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué