À Kenema, le « jardin d’enfants » isole les enfants de leurs mères contaminées, leur donnant ainsi une chance de survie. Francisco Leong/AFP
On évite les contacts, on ne s'embrasse pas. Malgré ces précautions, l'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest déclenche déjà une réplique inattendue : les grossesses précoces augmentent et les indices d'une hausse des violences sexuelles se multiplient.
La fermeture des écoles, des stades, des cinémas, des lieux de concert et l'interdiction de tous les rassemblements publics afin d'éviter la propagation du virus laissent une jeunesse désœuvrée et découragée. Si la consigne ABC, pour Avoid Body Contact, est maintenant intégrée par la population qui a renoncé à la poignée de main et aux accolades, elle s'arrête au seuil de l'intimité.
Dans les dispensaires désertés par les femmes sur le point d'accoucher par crainte de contamination, les infirmières reçoivent de plus en plus de filles enceintes âgées de moins de 15 ans, et même 13 ans. « Si vous vous attendiez à une baisse de la natalité, c'est plutôt le contraire », affirme Musab Sillah, directeur du centre de santé de Kuntorloh, un quartier populaire de Freetown, la capitale. « Tout le monde recommande d'éviter les contacts mais, en même temps, les écoles sont fermées et il n'y a plus aucune activité sociale. Les filles restent à la maison et retrouvent les garçons », commente-t-il.
Trauma collectif
Matthew Dalling, responsable de la protection de l'enfance en Sierra Leone pour l'Unicef, rappelle que « 38 % des adolescentes sont enceintes avant 18 ans, et la moitié des filles mariées avant 15 ans » dans le pays, un des plus pauvres du monde et qui connaît en temps normal l'insécurité alimentaire. Ce qui amène une crainte supplémentaire : le développement du « sexe transactionnel » chez les jeunes. Ce n'est pas tout à fait de la prostitution, explique-t-il, « mais une relation en échange d'une faveur, un téléphone portable, du pain, un peu de nourriture. Le problème existait déjà avant. Il est difficile d'évaluer son augmentation mais, combiné à toutes les vulnérabilités, à l'absence d'écoles, à l'impossibilité de se rendre où que ce soit, il est logique qu'il doive se développer », souligne-t-il.
« La Sierra Leone est en train de vivre un traumatisme collectif avec Ebola, qui inflige stress, frustration et colère à la population. On s'attend à une explosion des violences sexuelles et des abus envers les femmes », estime l'expert de l'Unicef, assurant que l'organisation est en train de mobiliser les moyens pour y faire face.
Une organisation locale de défense des droits de l'homme, citée par les médias sierra-léonais, a ainsi rapporté une recrudescence des agressions sexuelles et viols sur des filles mineures, âgées parfois de 9 à 13 ans, souvent par des proches, dans la région de Kenema (Sud-Est), épicentre initial de l'épidémie. À travers le pays, les parents s'angoissent. Pour protéger sa fille de 13 ans, Michael, un chauffeur de la capitale, a fait carrément le sacrifice d'un poste de télévision tout neuf : « J'ai peur qu'elle fasse des bêtises. Je préfère qu'elle reste regarder des films », avoue-t-il.
Jardin d'enfants
Parallèlement, dans le sud-est de la Sierra Leone, à distance de l'hôpital de toile qui accueille les malades d'Ebola à Kenema, le « jardin d'enfants » isole les enfants de leurs mères contaminées, leur donnant ainsi une chance de survie.
Il faut dire qu'en dessous de cinq ans, les chances de surmonter l'infection sont extrêmement minces et le seul espoir réside dans la séparation des enfants apparemment non encore atteints de leurs mères malades, d'où cette « Unité intermédiaire d'observation » (IOU) de la Croix-Rouge, la seule du pays, que les infirmières préfèrent appeler le jardin d'enfants. Ils sont six ce jour-là, dont un bébé de deux mois. À part lui, tous jouent et chahutent dehors sous les arbres et la garde d'infirmiers (hommes et femmes) rescapés d'Ebola et par conséquent en principe immunisés.
Le pédiatre allemand, le Dr Joachim Gardemann, directeur du Centre de traitement de Kenema, les appelle ses « forces spéciales », qui veillent les gamins en permanence pour signaler tout changement de comportement.
« Les enfants, surtout les petits, ne présentent pas au début les mêmes symptômes que les adultes (fièvre, vomissements, diarrhées) », explique le pédiatre : « Ils arrêtent de jouer, de manger, de rire, s'assoient dans un coin puis leur état se détériore en quelques heures. Il faut donc les observer en permanence et bien les connaître. »
Fatima, 8 ans, se grattait beaucoup hier et l'inquiétait, mais elle va bien ce soir et se presse avec les autres à l'apparition du médecin.
Les plus jeunes sont les plus exposés, quand la mère, qui les porte contre elle, les nourrit, les baigne et change leurs couches, est contaminée, tousse et
vomit...
« Quand un bébé est allaité comme c'est généralement le cas, si la mère tombe malade, il est pratiquement sûr d'être infecté à son tour » puisque le virus se transmet par les fluides corporels. « Mais tant que la contamination n'est pas confirmée, la seule alternative est de le séparer d'elle. Certains pourront s'en tirer... »
(source : AFP)


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