« Le football est un jeu avant d'être un produit, un sport avant d'être un marché et un spectacle avant d'être un business. » La phrase est signée Michel Platini. Un des derniers représentants et survivants du « football d'avant » diront les plus anciens. Du football populaire où les joueurs étaient plus accessibles, plus fidèles à leurs clubs formateurs et plus respectueux envers leurs supporteurs. Du football où les joueurs n'étaient pas déconnectés des réalités sociales de leurs époques, ne portaient pas des casques sur leurs oreilles pour éviter tout contact avec le monde extérieur, ne roulaient pas en Ferrari et ne sortaient pas avec des « bimbos » siliconées, aussi cupidement intéressées par l'image de leurs conjoints que ne l'est la cohorte d'agents qui gravite sans cesse autour de ces mêmes joueurs.
De toute évidence, en foot comme en politique, il apparaît difficile de sortir de la séduisante théorie du « c'était mieux avant », malgré toute la mauvaise foi et les clichés qui accompagnent celle-ci. La dichotomie absolue entre le vertueux joueur du passé et l'insolent et irrespectueux joueur moderne pourrait être déconstruite par de multiples exemples. Il y a toutefois un fait à l'origine de la propagation de cette théorie qu'il semble délicat de nier : le football comme tous les autres sports professionnels, comme le monde des arts et le monde littéraire, comme l'artisanat dans son sens originel, n'échappe pas, ou n'échappe plus, aux dérives insensées et exponentielles du capitalisme moderne. Si les joueurs gagnent aujourd'hui des dizaines de millions d'euros, c'est parce qu'ils permettent d'en générer des centaines de millions. Lorsque le Real Madrid achète Ronaldo, Bale, ou encore Rodriguez à des sommes tellement folles qu'elles font hurler le reste de la planète, il réalise une bonne opération pour la santé économique de son entreprise. Car l'achat de ces quelques joueurs sera remboursé en quelques mois par la vente des maillots et l'ouverture, offerte par l'exploitation de leurs images, de nouveaux marchés très lucratifs (anglo-saxon pour Bale, sud-américain pour Rodriguez). En réalité, c'est sur la question des salaires que les clubs perdent réellement de l'argent et s'enfoncent jusqu'aux épaules dans un endettement malsain.
Tout le monde profite du marché du football : les fédérations, les joueurs, les agents, les entraîneurs, les chaînes de télévision, les publicitaires... tout le monde, sauf les actionnaires. À quelques rares exceptions près (Bayern Munich, Arsenal, Borussia Dortmund), les actionnaires investissent à perte. Posséder un club de football est, avant tout, un pouvoir au même titre que posséder un journal. Un pouvoir qui apporte des satisfactions personnelles telles que la reconnaissance et le prestige, qui peut permettre de s'acheter une réputation (Qataris au PSG) ou de retrouver ses rêves d'enfant (Abramovitch à Chelsea). Mais un pouvoir qui coûte cher... très cher.
En ce qui concerne les principaux acteurs de ce gigantesque marché, ils vendent leur immense et rarissime talent aux plus offrants... comme dans n'importe quel business finalement. Comme le fait la Fifa lorsqu'elle organise ses deux prochaines Coupes du monde en Russie puis au Qatar. Difficile alors de reprocher aux joueurs un système qui les dépasse. D'autant plus que ce système les utilise et les laisse à l'abandon : le nombre de joueurs se retrouvant ruinés quelques années après la fin de leur carrière est affolant.
Le stade de football est certainement l'un des seuls lieux au monde où se côtoient les classes populaires et les multimillionnaires. La passion des premières permet l'enrichissement des seconds. Sauf lorsque les clubs décident d'augmenter sans cesse le prix des places dans les stades, comme c'est le cas en Angleterre. En excluant les classes populaires de son enceinte, le football devient alors un produit avant d'être un jeu, un marché avant d'être un sport et un business avant d'être un spectacle. Il perd alors la folie, la passion et l'âme de l'amateurisme qui l'a vu naître et qui lui permettait de survivre jusqu'alors. Il se perd lui-même parce qu'il s'oublie. Comme bien d'autres avant lui...


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