L'annulation des élections estudiantines à l'Université Saint-Joseph constitue un événement majeur sur lequel il serait bon de s'arrêter.
Mis à part le fait que la décision d'annulation des élections estudiantines, rebaptisée «suspension» dans le communiqué du conseil de l'Université, constitue une violation des droits élémentaires des étudiants, elle va surtout à l'encontre de toutes les valeurs que cette institution s'est engagée à – et n'a cessé de – promouvoir depuis la fin des années 90. Ces valeurs mêmes qui ont fait sa réputation de «résistante», et bien évidemment après, de «libératrice», quand l'heure de la libération est venue en 2005.
Deux arguments majeurs ont été avancés pour justifier l'ampleur de cette décision: «Les menaces sécuritaires et la déliquescence institutionnelle».
Parlant des «menaces sécuritaires», pour reprendre les termes du communiqué, l'USJ en a tant connu durant sa longue histoire... Elles font partie de son parcours. De son charme, je dirais. Cela fait trop longtemps que les menaces sécuritaires ne constituent plus un danger pour l'USJ. Le danger, le vrai, réside plutôt dans cette résignation, dans cet abandon de la culture de résistance face à la peur, ce qui ferait perdre à l'USJ sa raison d'être. Dans son discours annuel intitulé «Les résistances de l'université» à l'occasion de la Saint-Joseph en 2003, le père Sélim Abou, ancien recteur de l'USJ, déclarait: «L'asservissement de la société civile s'accompagne naturellement d'une campagne de terreur (...) propice à l'avènement de la dictature.» Aujourd'hui, après le patriarcat maronite, c'est une autre grande institution «chrétienne» qui cède devant la peur... Si le père Abou avait «eu peur», au sens passif, péjoratif, pour son institution ou ses étudiants dans les années 2000, l'armée syrienne serait encore à Beyrouth!
Pour ce qui est de la déliquescence institutionnelle, «la très prestigieuse Université Saint-Joseph de Beyrouth» (Kamal Joumblatt, in Pour le Liban,) n'aurait pas dû s'aliéner à la culture politique régnante, mais, au contraire, être consciente de son rôle éducateur et innovateur en matière de citoyenneté.
«L'Université Saint-Joseph s'efforce (...), contre vents et marées, de rester un espace de liberté où l'étudiant puisse développer son sens de discernement et exercer son jugement critique sur lui-même et sur la société politique dans laquelle il vit» (toujours selon le père Abou, 24 juin 2000). En d'autres termes, si les étudiants de l'USJ ne sont plus en mesure de développer des jugements critiques, et d'être en plein droit de vivre leur citoyenneté au sein des campus, c'est quelque part aussi la faute à l'université, à qui revient surtout la tâche de les éduquer sur ces valeurs. D'ailleurs, dans son communiqué, le conseil de l'université, en appelant à «la promotion de l'éducation citoyenne», reconnaît implicitement avoir manqué à cette mission depuis un certain temps, et décide, parallèlement, de punir les étudiants pour cela!
Ici, plusieurs questions viennent à l'esprit. La situation aurait-elle été assez grave si des sanctions sérieuses avaient été prises à l'encontre des fauteurs de troubles durant les dernières années? D'ailleurs, l'université a-t-elle encore le courage de prendre des mesures contre les étudiants affiliés à des partis politiques puissants? Pourquoi faire des recrutements sans aucune barrière à l'entrée, qui protégerait l'université contre tous ceux qui ne respectent pas ses valeurs, son histoire et son supposé – et je dis supposé car je n'en suis plus sûr – engagement envers l'homme, ses droits élémentaires civils et politiques, et envers la construction d'un État civil, moderne, démocratique et souverain?
Aujourd'hui, j'ai peur pour ce que représente l'USJ en chacun de nous. J'ai peur qu'il ne devienne loin, très loin, ce jour où ma directrice me donna un drapeau libanais et un autre aux couleurs de l'université, pour manifester un certain 21 février 2005, en me disant: «Alla yehmik!» Ce jour-là, ma directrice a su dépasser sa peur, quand bien même le risque serait grand, surtout que nous étions dans un centre régional, et non à Beyrouth. Tout ce qu'il est demandé à présent, c'est de savoir dépasser sa peur – qui n'est peut-être pas infondée – comme avait su le faire cette courageuse dame, il y a bientôt dix ans.
Pour tout ce qui précède, et pour que l'USJ demeure celle que nous avons connue et aimée, et que nous aimons encore, j'appelle, en solidarité avec tous les anciens étudiants, à l'annulation de la décision du conseil de l'université, et à l'organisation d'élections estudiantines, par respect pour les valeurs de l'USJ, la démocratie, et l'héritage du père Sélim Abou, vers lequel mes pensées vont en ces jours. Pour le maintien d'une lueur d'espoir aussi, surtout chez les chrétiens, dans ce pays assombri par une classe politique pourrie, et, surtout, pour que la flamme de la résistance, contre la peur cette fois, ne s'éteigne pas.
Camille MOURANI
Ancien de l'USJ

