Moyen Orient et Monde

Au secours de Kobané

Le point
21/10/2014

Les valeureux combattants de la Brigade des révolutionnaires de Raqqa ont passé par les armes un civil dont le seul tort était de s'être trouvé, au moment de son arrestation, en compagnie d'un homme soupçonné d'appartenir au groupe Daech. Détail : la victime avait 15 ans.
Deux jours auparavant, les tout aussi valeureux combattants d'Abou Bakr el-Baghdadi, calife autoproclamé de l'État islamique, avaient abattu d'une rageuse rafale de kalachnikov un suspect surpris en train de photographier leurs installations dans la localité d'el-Bab. Dans ce cas précis, le jugement (prononcé sans doute par un tribunal de campagne...) comportait, dans un touchant accès d'humanisme, la précision suivante : « Exécution puis crucifixion durant trois jours. » Deux camps, un même comportement digne de la plus impitoyable des jungles et qu'il est difficile d'inscrire sous la rubrique des dommages collatéraux. Les guerres présentent cet avantage (?) de ramener à la surface le fond de bestialité qui sommeille en chacun et qui ne demande qu'à être réveillé. De quoi vous rabaisser le caquet et vous faire douter de l'épaisseur du vernis de civilisation que fièrement vous arborez.
Confrontés à la boucherie en cours sur les rives de l'Euphrate et du Barada, les galonnés du Pentagone – qui viennent de prendre leurs quartiers d'hiver – en sont à compter les coups et, ces derniers temps, à nous asséner leurs certitudes dont on se demande à quelles sources ils les acquièrent. Les deux perles dont ils viennent de nous gratifier : 1.- la guerre sera longue, mais 2.- il ne faut pas désespérer de voir les Irakiens et les Syriens mettre enfin leurs « boots on the ground », comprendre : s'engager dans la gadoue pendant que les pilotes américains jouent les touristes à 20 000 pieds d'altitude, daignant lâcher de temps à autre une bombinette qui atterrira seul le dieu Mars sait où.
Dans l'immédiat, les stratèges américains concentrent les raids de leur aviation sur les installations (réservoirs, raffineries, stations d'approvisionnement ) qui alimentent l'EI. L'on découvre ainsi que non, ce n'est pas l'argent mais le pétrole qui est le nerf de la guerre. Pensez-y : à quoi peut bien servir une camionnette lestée d'une mitrailleuse lourde si la jauge d'essence est à zéro ? Et pour tarir cette source, combien de temps faudrait-il, mon général ?
Impossible de répondre aujourd'hui à la question, a dit le trois-étoiles Lloyd Austin, nouveau patron de l'US Central Command, qui dirige les opérations à partir de son quartier général en... Floride.
Porte-parole du département de la Défense, le contre-amiral John Kirby fait chorus, déclarant : « Nous ne pourrons pas régler ce micmac en 18 raids aériens, en un lieu donné. » À ce jour, on compte près de 600 frappes, dont 150 contre les positions de l'EI autour et à l'intérieur de la localité de Kobané où une poignée de Kurdes continuent de tenir tête aux coupeurs de tête de Daech. Il y a moins d'une semaine, les farouches peshmergas étouffaient dans leur réduit, coupés de l'extérieur, à court de munitions et lâchés par tout le monde. Le miracle s'est produit ces dernières heures, quand trois avions cargos C-130 ont largué un premier lot d'armes et de munitions. Aux États-Unis, on s'est empressé de préciser que cet équipement militaire était un don des Kurdes d'Irak, histoire de ne pas se mettre à dos la Turquie. Dans la foulée, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu annonçait que son pays avait décidé d'aider les guerriers kurdes – ceux-là mêmes qui avaient récupéré Mossoul l'été dernier – à franchir la frontière. « Pas assez pour nous permettre de gagner la guerre mais suffisant pour en modifier le cours », fait-on savoir au QG de la résistance où on se félicite de la tactique suivie jusqu'à présent, consistant à parler d'une asphyxie imminente, à juger trop parcimonieuses les aides et trop molles les manifestations de soutien pour hâter l'arrivée des secours.
Le monde se rend compte désormais de l'importance de Kobané, et c'est là un énorme pas en avant au service d'une cause éminemment juste. « Mourir pour Dantzig ? » s'interrogeait un certain Marcel Déat dans L'Œuvre du 4 mai 1939, alors que l'Allemagne nazie menaçait la Pologne. Personne excepté les Kurdes eux-mêmes ne veut mourir pour Kobané. Mais Kobané mérite d'être aidée à ne pas mourir. Pour que des adolescents de 15 ans cessent d'être immolés sur l'autel d'une barbarie hélas de plus en plus universelle.

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Halim Abou Chacra

C'est la nouvelle théorie de guerre de l'ère Obama. Plus vous êtes lâche, plus vous gagnez !

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