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Moyen Orient et Monde - Joseph S. Nye

Les USA et la chute de l’Empire romain

À l'approche des élections au Congrès américain, la question de la santé des institutions politiques des USA et de l'avenir de leur leadership mondial se pose. Certaines voix critiques citent l'impasse partisane d'aujourd'hui comme un signe du déclin américain. Mais la situation est-elle aussi mauvaise qu'il y parait ?
Selon la politologue Sarah Binder, le fossé idéologique entre les deux principaux partis américains n'a jamais été aussi large depuis la fin du XIXe siècle. Malgré l'impasse actuelle, le 111e Congrès a adopté un programme de stimulation budgétaire de toute première importance, la réforme du système de santé, la régulation financière, un traité sur le contrôle de l'armement et la modification de la politique de l'armée à l'égard des homosexuels. Il ne faut donc pas rayer d'un trait de plume le système politique américain (surtout si le blocage dû à des tensions partisanes est cyclique).
Il est vrai que le Congrès est frappé aujourd'hui d'une faible capacité législative. Bien que le pourcentage d'Américains qui adoptent une attitude systématiquement conservatrice ou systématiquement libérale sur l'ensemble des sujets ait presque doublé au cours des deux dernières décennies (il est passé de 10 à 21 %), la plupart des Américains n'ont pas un point de vue systématiquement conservateur ou systématiquement libéral sur l'ensemble des sujets et souhaitent qu'il en soit de même pour leurs députés. Néanmoins, les partis politiques se sont polarisés depuis les années 1970.
Le risque de paralysie politique n'est pas un problème récent aux USA dont la Constitution est fondée sur l'idéologie libérale du XVIIIe siècle selon laquelle le pouvoir de l'État doit être fragmenté et bridé par un contre-pouvoir. C'est ainsi que le président et le Congrès se trouvent en concurrence dans certains domaines comme la politique étrangère. Autrement dit, l'État américain a été conçu pour être inefficace, de manière à ce qu'il ne puisse s'en prendre trop facilement à la liberté des citoyens.
Cette inefficacité a probablement contribué à la baisse de confiance dans les institutions américaines. Aujourd'hui, moins de 20 % des Américains estiment que le gouvernement fédéral fait la bonne chose au bon moment, alors qu'ils étaient 75 % en 1964. Ce pourcentage a connu des hausses occasionnelles, par exemple après le 11-Septembre, mais dans l'ensemble, la baisse de la confiance est considérable.
Le gouvernement fédéral n'est pas le seul à être confronté à une crise de confiance. Au cours des dernières décennies, la confiance en beaucoup d'institutions importantes a dégringolé : entre 1964 et 1997, elle a chuté de 55 à 21 % pour les principales grandes entreprises, de 73 à 29 % pour les institutions médicales et de 29 à 14 % pour les médias. Durant les 10 dernières années, la confiance dans les écoles et les universités ainsi que dans l'armée a augmenté, mais celle accordée à Wall Street et aux grandes entreprises a continué de chuter.
Ces chiffres alarmants peuvent induire en erreur. En réalité, 82 % des Américains considèrent que leur pays est le meilleur endroit du monde pour y vivre et 90 % aiment leur système de gouvernement. Ils ne sont peut-être pas entièrement satisfaits de leurs dirigeants, mais le pays n'est sûrement pas au bord d'une révolution dans le style du printemps arabe.
L'antagonisme entre les partis politiques s'est accentué au cours des dernières décennies. Néanmoins, il est à noter que la confiance dans les institutions américaines a baissé après une période durant laquelle elle était inhabituellement élevée, au cours des années 1950 et au début des années 1960, en raison de la fin de la grande dépression et de la Seconde Guerre mondiale. C'est ce qui explique que la baisse la plus marquée de la confiance dans l'État est intervenue à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
Cette baisse de confiance ne s'est pas accompagnée de changements significatifs dans le comportement des citoyens. Ainsi, même si l'administration fiscale est l'institution publique qui inspire le moins confiance, la fraude fiscale n'a pas fait un bond et les USA se situent dans les 10 % de pays qui sont les plus efficaces en termes de lutte contre la corruption. Et bien que le taux de participation aux élections présidentielles ait baissé de 62 à 50 % durant la seconde moitié du XXe siècle, il s'est stabilisé en 2000 et a atteint 58 % en 2012.
La perte de confiance des Américains s'enracine peut-être dans un individualisme plus prononcé qui s'accompagne d'une moindre déférence à l'égard des autorités. Ce phénomène se retrouve dans la plupart des sociétés postmodernes.
Du fait du caractère décentralisé du système fédéral américain, cette évolution sera probablement sans grande conséquence sur l'efficacité des institutions américaines. L'impasse dans la capitale fédérale s'accompagne souvent de coopération et d'innovation politique au niveau de chaque État et des municipalités. Ainsi, les citoyens font davantage confiance à nombre d'agences gouvernementales et aux institutions locales qu'à l'État fédéral.
Cette approche de la gouvernance a eu un profond impact sur la mentalité des Américains. Une étude de 2002 montre que les trois quarts d'entre eux se sentent intégrés à leur ville ou à leur village, et estiment que leur qualité de vie est bonne, voire excellente, et prés de la moitié des adultes participent à une association ou à une activité d'intérêt général.
On ne peut que s'en réjouir, mais cela ne veut pas dire que les dirigeants américains peuvent continuer à fermer les yeux sur les insuffisances du système politique – par exemple les arrangements pour s'assurer un siège à la Chambre des représentants ou l'obstruction systématique au Sénat. Il reste à voir si ces causes de blocage pourront être levées. On peut légitimement douter de la capacité des USA à maintenir leur statut de superpuissance, notamment en raison de la montée en puissance des grands pays émergents.
Mais, ainsi que le note l'auteur conservateur David Frum, le taux de criminalité, le nombre de victimes de la route, la consommation d'alcool et de tabac et les émissions de dioxyde de soufre et d'oxyde d'azote (à l'origine des pluies acides) ont chuté en une vingtaine d'années aux USA. Et durant cette même période, ils ont mené la révolution d'Internet. Dans ces conditions, évoquer un effondrement ou faire une comparaison avec la chute de l'Empire romain est totalement injustifié.

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.
© Project Syndicate, 2014.

Joseph S. Nye est professeur à Harvard. Il est l'auteur d'un livre intitulé « Presidential Leadership and the Creation of the American Era ».

À l'approche des élections au Congrès américain, la question de la santé des institutions politiques des USA et de l'avenir de leur leadership mondial se pose. Certaines voix critiques citent l'impasse partisane d'aujourd'hui comme un signe du déclin américain. Mais la situation est-elle aussi mauvaise qu'il y parait ?Selon la politologue Sarah Binder, le fossé idéologique entre les deux principaux partis américains n'a jamais été aussi large depuis la fin du XIXe siècle. Malgré l'impasse actuelle, le 111e Congrès a adopté un programme de stimulation budgétaire de toute première importance, la réforme du système de santé, la régulation financière, un traité sur le contrôle de l'armement et la modification de la politique de l'armée à l'égard des homosexuels. Il ne faut donc pas rayer d'un trait de plume le...
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