Les manifestants prodémocratie construisent une barricade symbolique contre les protestataires à Hong Kong. Philippe Lopez/AFP
Des dizaines de milliers de personnes « occupent » les rues remplies de gaz lacrymogène de Central District à Hong Kong pour faire reconnaître leurs droits démocratiques. Un grand nombre d'autres manifestants pourraient bientôt les rejoindre. Bien que cette agitation gêne certains hommes d'affaires et banquiers, les manifestants ont raison de protester. Le gouvernement chinois a promis aux citoyens de Hong Kong qu'ils pourraient élire librement leur chef de l'Exécutif en 2017. Mais étant donné que les candidats doivent être soigneusement approuvés par un comité non élu de candidats prochinois, les citoyens risquent bien de n'avoir aucun véritable choix à faire. Seules peuvent postuler les personnes qui « aiment la Chine », c'est-à-dire qui aiment le Parti communiste chinois (PCC). On peut presque comprendre pourquoi les dirigeants chinois doivent être déroutés par ce spectacle de défiance face à Hong Kong. Après tout, les Britanniques ont simplement nommé des gouverneurs quand Hong Kong était encore une colonie de la Couronne, et, à cette époque, personne n'a protesté. En effet, l'accord que les sujets coloniaux de Hong Kong ont paru accepter (en leur abandonnant la politique en échange de la possibilité de rechercher la prospérité matérielle dans un environnement sûr et ordonné) n'est pas si différent de l'accord accepté par les classes instruites de la Chine d'aujourd'hui. L'opinion commune parmi les fonctionnaires coloniaux britanniques, les hommes d'affaires et les diplomates, consistait à dire que, de toute façon, les Chinois n'étaient pas vraiment intéressés par la politique. Seul l'argent était censé les intéresser.
Il suffit de quelques rudiments sur l'histoire chinoise pour comprendre à quel point cette opinion était manifestement erronée. Mais pendant longtemps, elle a semblé vraie à Hong Kong. Cependant, il existait une différence significative entre Hong Kong sous régime britannique et sous l'autorité de la Chine d'aujourd'hui. Hong Kong n'a jamais été une démocratie. Mais la presse était relativement libre, le gouvernement relativement honnête et le pouvoir judiciaire était indépendant, le tout étant soutenu par un gouvernement démocratique à Londres.
Pour la plupart des citoyens de Hong Kong, la perspective de passer en 1997 d'une puissance coloniale à une autre n'a jamais été pleinement heureuse. Mais ce qui a vraiment ravivé la politique à Hong Kong a été la répression brutale de la place Tiananmen à Pékin et dans d'autres villes chinoises en 1989. D'énormes manifestations ont eu lieu à Hong Kong pour protester contre le massacre. Des commémorations massives de l'événement sont organisées chaque année au mois de juin, pour garder vivante une mémoire réprimée et qui a tendance à s'estomper dans le reste de la Chine.
Ce n'est pas simplement une rage humanitaire qui a galvanisé tant de gens à se mobiliser à Hong Kong en 1989. Ils ont alors reconnu que, dans l'avenir et sous domination chinoise, seule une véritable démocratie pourrait préserver les institutions qui protègent les libertés de Hong Kong. Sans aucune voix pour faire entendre la façon dont ils devaient être gouvernés, les citoyens de Hong Kong devaient se rendre à la merci des dirigeants chinois.
Du point de vue des dirigeants communistes de la Chine, cela paraît pervers. Ils considèrent les revendications démocratiques des Hongkongais comme un effort mal inspiré d'imiter la politique occidentale, ou même comme une forme de nostalgie de l'impérialisme britannique. Quoi qu'il en soit, l'ordre du jour des manifestants est considéré comme « antichinois ».
Dans l'optique des dirigeants chinois, seuls un fort contrôle d'en haut et la suprématie incontestée du PCC sont à même de créer les conditions nécessaires à l'émergence d'une Chine riche et puissante. La démocratie, selon eux, conduit au désordre. La liberté de pensée provoque la « confusion » du peuple. Et la critique publique du parti mène à l'effondrement de l'autorité.
En ce sens, le PCC est assez classique. Mais bien que le gouvernement chinois ait toujours été autoritaire, il n'a pas toujours été aussi corrompu qu'à présent. De même, la politique chinoise n'a pas toujours été aussi anarchique.
La Chine a par tradition des institutions relativement autonomes (associations de clans, communautés religieuses, groupes d'entreprises, etc.). Le régime impérial avait beau être autoritaire, il n'en comprenait pas moins de grandes zones d'indépendance vis-à-vis du contrôle central. En ce sens, Hong Kong est peut-être plus traditionnelle que le reste de la Chine, excepté Taïwan.
Aujourd'hui, la suprématie politique du PCC est au-dessus de la loi, ce qui encourage la corruption parmi les fonctionnaires du parti, aussi bien au niveau local que national. Le contrôle strict par le parti de l'expression religieuse, scolaire, artistique et journalistique étouffe la nécessaire diffusion de l'information et de la pensée créatrice. L'absence d'un système judiciaire indépendant sape l'état de droit. Rien de tout cela ne va profiter au développement futur.
Lorsque Hong Kong a été officiellement remise à la Chine, il y a 17 ans, certains optimistes ont pensé que les plus grandes libertés de l'ex-colonie allaient aider à réformer le reste de la Chine. L'exemple d'une bureaucratie propre et de juges indépendants était censé renforcer l'état de droit dans tout le pays. Pour la même raison, d'autres personnes ont considéré Hong Kong comme un dangereux cheval de Troie, qui pouvait sérieusement nuire à l'ordre communiste.
Jusqu'à présent, il n'existe aucune preuve que les manifestants de Central District à Hong Kong ambitionnent de porter atteinte au gouvernement de Pékin, et encore moins de le renverser. Ils ont déjà fort à faire pour défendre leurs propres droits à Hong Kong et leurs chances de réussir semblent minces. Le président chinois Xi Jinping a hâte de montrer toute sa fermeté. Un compromis serait pour lui un aveu de faiblesse. Son but semble être d'aligner Hong Kong sur le reste de la Chine, plutôt que l'inverse.
Et pourtant, il y a tout lieu de croire que la Chine tirerait un grand profit de la perspective opposée. Moins de corruption des officiels, davantage de confiance dans la loi et une plus grande liberté de pensée pourraient faire de la Chine une société plus stable, plus créative et encore plus prospère.
À court terme, cela ne va probablement pas se produire. Mais les gens qui « aiment la Chine » sincèrement sont plus susceptibles de se compter dans les rues de Hong Kong plutôt que dans les agences gouvernementales fermées de Pékin.
© Project Syndicate, 2014.
Ian Buruma est professeur de démocratie, des droits de l'homme et de journalisme au Bard College, et l'auteur de «Year Zero : A History of 1945».


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