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Du terrorisme aux conflits entre voisins, l’eau du Moyen-Orient otage des tensions

Entre réalisme turc et passion irakienne, le courant tarde à passer

OLJ
29/09/2014

Les conflits entre la Turquie et l'Irak autour de l'Euphrate et du Tigre étaient au centre du Forum d'Istanbul. Le président de Strategic Foresight Group, Sundeep Waskelar, a fait état de quelques progrès dans les difficiles négociations entre les deux pays voisins : il faisait référence à une réunion tenue il y a quelques mois à Genève à l'initiative de Blue Peace. Une rencontre informelle d'un quart d'heure a d'ailleurs eu lieu entre des représentants (non officiels) des deux pays durant le forum lui-même. Pour en savoir plus sur ce grand conflit, nous avons sondé quelques négociateurs chevronnés des deux pays.
Le point de vue turc est sans appel. « Les pays en aval du Tigre et de l'Euphrate, à savoir l'Irak et la Syrie, veulent obtenir de la Turquie des engagements quantitatifs sur l'eau à fournir, constate Yasar Yakis, ancien ministre turc des Affaires étrangères. De son côté, la Turquie considère que l'eau est une ressource rare dans cette région. Nos pays sont de huit à dix fois plus pauvres en eau que les pays riches en eau. Cette rareté des ressources doit nous pousser à utiliser l'eau de la manière la plus économique possible. »
Et l'ancien ministre d'ajouter : « La Turquie pense que pour décider de la quantité d'eau à accorder à tel ou tel pays, il faut des données comparatives. Ces données doivent porter, d'une part, sur le potentiel hydraulique de chaque pays de la région, d'autre part, sur les besoins concernant l'irrigation, avec des précisions sur la qualité du sol. C'est ainsi que nous pourrions répartir l'eau dans les pays suivant les besoins. Nos voisins en aval ne veulent pas de ce genre de calculs et nous demandent simplement de nous conformer à des quantités précises d'eau. »
Cependant, les voisins de la Turquie l'accusent de construire trop de barrages et de se réserver la plus grande part d'eau à leur détriment... « Comment peuvent-ils décréter que nous retenons trop d'eau sur notre territoire sans qu'il n'y ait de données comparatives ? réitère M. Yakis. En fait, ils refusent que nous nous engagions tous dans un exercice qui définirait les besoins en eau et les quantités d'eau disponibles chez eux. S'ils font ces calculs et qu'il s'avère que nous leur fournissons moins d'eau que nécessaire, nous pourrons accepter l'argument. Mais actuellement, il y a un blocage. »
Malgré les déclarations optimistes du président du SFG, l'ancien ministre turc ne constate pas de progrès substantiels dans les pourparlers entre les deux pays. « Le seul protocole qui régit la répartition de l'eau date de 1987, rappelle-t-il. Il enjoignait à la Turquie d'assurer 500 mètres cubes d'eau à la seconde de l'Euphrate à ses voisins en aval. Si, pour une raison ou une autre, la Turquie n'a pas été capable de le faire un mois, elle doit compenser le mois d'après. Et la Turquie a toujours respecté cet accord. Parfois même, plus de 500 mètres cubes par seconde sont fournis aux pays en aval. Si nos voisins sont toujours insatisfaits, il faudra mener plus d'études. »

Disparition des crues annuelles
Tel n'est pas du tout l'avis d'Ajwad Alwash, directeur général de l'ONG Nature Iraq et conseiller auprès du gouvernement irakien, qui démontre ce qu'il estime être un effet dévastateur de la construction de nombreux barrages du côté turc. « Le sud de l'Irak est une plaine sédimentaire formée il y a quelque 130 000 ans par les dépôts de sédiments provenant du Grand Kurdistan. Le niveau de l'eau s'y est stabilisé il y a deux mille ans à peu près. Durant toute cette histoire, cette énorme zone faisait l'objet d'une grande crue annuelle qui réduisait le taux naturel de salinité dans les sédiments, favorisant ainsi l'agriculture et l'émergence des premières civilisations connues », explique-t-il.
« Or la dernière grande crue qu'ait connu l'Irak a eu lieu en 1988. En 1992, la Turquie a lancé son grand projet hydraulique Building the Gap et construit ses deux premiers barrages. Il y en a eu beaucoup d'autres depuis. Sa capacité de stockage sur l'Euphrate est de plus de cent milliards de mètres cubes. Les crues ont cessé alors que les agriculteurs irakiens n'ont pas modifié leurs méthodes d'irrigation traditionnelles. Les conséquences sur la salinité de l'eau sont catastrophiques », ajoute-t-il.
Interrogé sur les barrages, Yasar Yakis fait remarquer que ceux-ci servent principalement à la production d'électricité et n'empêchent pas le flux de l'eau vers les pays en aval. Mais pour Ajwad Alwash, outre le fait que ces constructions ont perturbé le cycle naturel de l'eau et ont fait disparaître les crues, la qualité de l'eau qui arrive en Irak après être passée par un barrage est bien trop douce, plus propice à causer de l'érosion qu'à bénéficier à l'agriculture.
Si Yasar Yakis pense que l'entente viendrait de la recherche de données plus précises dans les trois pays, Ajwad Alwash préconise une solution originale. « Il va de soi que nous n'allons ni partir en guerre contre la Turquie ni démanteler ses barrages, dit-il. Mais nous ne pouvons pas non plus abandonner les droits historiques de l'Irak sur l'eau. À mon avis, il faudrait réorienter le dialogue. Au lieu de clamer, chacun de notre côté, que cette eau est la nôtre, privilégions l'échange : l'eau vient de Turquie, l'Irak a du pétrole et a besoin d'électricité. La Turquie pourrait lui vendre l'électricité qu'elle produit dans les régions kurdes, étant donné que la distance est plus proche qu'avec certaines régions turques actuellement alimentées par ces barrages. Elle aura réduit ses coûts et profité de l'échange. Je crois que l'avenir de la région se jouera par le biais des échanges commerciaux. N'a-t-il pas toujours été le cas le long de la route de la soie ? »

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