Moyen Orient et Monde

Les mots pour ne pas le dire

Le point
04/09/2014

Il y a Barack-Dr. Jekyll, qui a ordonné mardi l'envoi en Irak d'un nouveau contingent de 350 hommes de troupe avec pour mission officielle la protection des bâtiments et du personnel de la chancellerie US. Et il y a Obama-Mr. Hyde qui avoue avec une désarmante candeur n'avoir pas encore de stratégie face à la foudroyante avancée des nouveaux Huns. Le président américain aura réussi ainsi le tour de force d'inquiéter son opinion publique, réveillant du coup chez certains le spectre des premiers « conseillers » envoyés par Washington au Vietnam dans les années cinquante, et de déchaîner un torrent de critiques émanant des éternels va-t-en-guerre, inconsolables nostalgiques de l'ère de la canonnière, qui estiment, comme le souligne un éditorialiste, qu' « il y a ce que l'on pense et ce que l'on dit » à propos d'une autre petite phrase malencontreuse du locataire de la Maison-Blanche : « Nous n'allons pas nous laisser intimider par l'État islamique. »
C'est un fait que, ces derniers temps, l'auteur inspiré de l'anaphore « Yes we can » multiplie ce que le journaliste Josh Gerstein, de la publication Politico, qualifie fort joliment d' « inartful phrases ». Un défaut étonnant chez un homme politique doublé d'un excellent écrivain, comme en témoigne son autobiographie intitulée Dreams from My Father. Sans doute pour rassurer ses concitoyens, il vient d'estimer que le ciel n'allait pas leur tomber sur la tête et que l'on ne risquait pas un retour de la guerre froide. Vrai, mais reconnaissons pour autant que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Louable est l'intention du chef de l'exécutif de ne pas alarmer outre mesure ses « fellow Americans », surtout si l'on se souvient des méthodes peu recommandables utilisées par son prédécesseur pour engager son pays dans l'expédition irakienne. D'où les corrections de trajectoire dont se chargent les membres du cabinet et les porte-parole, les rappels que l'Amérique reste aujourd'hui l'unique superpuissance et qu'à se titre, elle a des obligations. Lesquelles ? Cela reste à définir, comme le prouvent les raids aériens des deux dernières semaines, parfaitement dosés jusque dans le tonnage des bombes larguées et la durée de l'intervention.
L'opinion publique, un président devrait le savoir mieux que quiconque, est versatile dès lors qu'il est question d'un engagement ou d'un désengagement militaire. Avec la présence aujourd'hui des hommes d'Abou Bakr al-Baghdadi de part et d'autre de la frontière syro-irakienne – surtout depuis la seconde décapitation intervenue cette semaine d'un journaliste américain –, y a-t-il ou non péril en la demeure ? À cette question posée par les sondeurs de l'agence Gallup, les réponses ont été positives dans une proportion de deux tiers (67 pour cent très exactement). Le pourcentage baisse considérablement quand on passe à l'interrogation suivante : la conjoncture nécessite-t-elle une intervention en règle des boys ?
Il existe un autre aspect du problème, financier celui-là, qui porte les Américains à donner raison à leur président dans son approche timorée. En clair, sont-ils prêts à se lancer dans une nouvelle intervention armée qui coûterait au contribuable quelques trillions de dollars ? Sur la chaîne CNN, une spécialiste de la guerre en chiffres, Linda J. Bilmes, a entrepris la semaine dernière d'exposer les diverses facettes du sujet. Professeure à la prestigieuse Université Harvard, coauteure avec Joseph Stiglitz d'un ouvrage qui fait autorité*, elle a rappelé que les survols de l'Irak au lendemain de la première guerre du Golfe, dans les années 90, représentaient un coût annuel de 12 milliards de dollars. Pour un entraînement des combattants de l'opposition syrienne et une protection de la population, couplés à des pilonnages aériens à la fois des hommes du régime et des hordes de Daech, il faut compter entre 20 et 22 milliards par an, une facture que les États-Unis – en ces années de vaches grasses pour leur économie – sont actuellement en mesure d'honorer, estime Linda Bilmes.
C'est lorsqu'on passe à la phase, autrement plus sérieuse, d'un engagement direct que l'arithmétique devient lourde à assumer, à une époque où la dette de l'État fédéral est passée de 6,4 trillions de dollars en 2003 à 17,7 trillions cette année. Amusez-vous à aligner les douze zéros nécessaires pour faire un trillion...
Alors, trop hésitant, et à tort, Barack Obama ?

* « The Three Trillion-Dollar War : The True Cost of the Iraq Conflict », éd. W. W. Norton, 192 pages, 2008

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