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Ces fillettes qu’on marie « pour préserver l’honneur »

Liban : ces fillettes qu’on marie « pour préserver l’honneur »

Droits de l’enfance

Siddiqine, Faour, Akkar, Hermel... Dans ces localités du Liban, on marie encore les jeunes adolescentes libanaises. Zoom in sur une pratique d'autrefois qui persiste en force dans les milieux ruraux fermés. Un dossier qui fera très prochainement l'objet d'une conférence en collaboration avec l'ambassade du Canada.

11/08/2014

La rumeur bat son plein : les mariages de mineures sont en augmentation dramatique au Liban, principalement dans les zones rurales. Attention, danger ! Des associations se mobilisent à grand renfort de conférences et tirent la sonnette d'alarme. L'État annonce alors à grands fracas une campagne nationale pour lutter contre cette réalité, mais sans la moindre stratégie. Car il ne fait pas grand-chose pour initier le changement, pour ne pas dire rien. Sans compter qu'il n'a pas les données nécessaires pour étayer ses thèses et connaître l'ampleur du problème : ni études ni statistiques, tout juste des informations éparses rapportées ici ou là. Nos sollicitations auprès du ministère des Affaires sociales, depuis janvier dernier, sont d'ailleurs restées lettre morte.

C'est avec l'arrivée massive des réfugiés syriens au Liban que ce phénomène a été considéré comme étant d'actualité, les associations et organisations internationales étant confrontées de plein fouet à cette amère réalité. Parmi ces réfugiés, un grand nombre d'adolescentes, à peine pubères, mariées, enceintes, déjà mères. Issues de contrées sous-développées, souvent analphabètes, « elles ont été mariées dès l'apparition de leurs premières règles, de gré ou de force, en Syrie ou même au Liban ». Elles nous l'ont raconté à Taanayel, à l'occasion d'une rencontre de sensibilisation organisée par le courant du Futur. Elles n'ont jamais eu leur avis à donner. Elles se contentent « d'obéir à leur époux », comme elles ont toujours obéi à leur père. À cette tradition d'un autre âge, s'ajoute désormais la vente par certaines familles réfugiées pauvres de leurs filles à des hommes mûrs, libanais ou arabes. Une réalité qui n'est autre que de la prostitution forcée, car ces filles n'ont pas de contrat de mariage ni la moindre garantie en cas de répudiation ou de grossesse.

(Lire aussi : 700 millions de femmes mariées de force, l'Unicef appelle à agir)

 

Un parti qu'on ne peut refuser

Au sein de la population libanaise, le phénomène est loin d'être nouveau. Le mariage des mineures sévit depuis toujours, principalement répandu dans les zones rurales, dans le Akkar, au Hermel, au Liban-Sud et dans la Békaa. En 2010, lors d'un reportage sur l'analphabétisme à Beit Daoud dans le Akkar, un père de famille nous avait avoué sans sourciller qu'il avait retiré de l'école sa fillette de 12 ans pour la marier. « Elle a eu un parti. Je ne pouvais m'y opposer », avait-il dit alors. Il venait à l'instant de se qualifier « d'aveugle », parce qu'il ne savait pas lire. À l'occasion de récentes visites au Liban-Sud à Siddiqin, ou dans la Békaa à Faour, nous avons constaté que la coutume est toujours fortement ancrée dans ces sociétés fermées sur elles-mêmes, qui accordent une importance primordiale à l'honneur des femmes. Il en est de même au Akkar, au Hermel ou ailleurs.

La raison principale de ces mariages précoces au Liban n'est autre que la persistance de lois communautaires qui autorisent les mariages des mineurs. Au sein de l'ensemble des communautés religieuses libanaises, chrétiennes ou musulmanes, marier les fillettes est donc légal, sur accord du père, certes. Dès 9 ans, une fillette musulmane peut être mariée, après autorisation du juge chérié. Il en est de même pour le garçon qui a atteint l'âge de 12 ans. Dans les détails, selon le droit musulman, « la capacité requise pour la conclusion du mariage est de 18 ans pour le jeune homme et de 17 ans pour la jeune fille ; le juge peut toutefois donner des autorisations à partir de 12 ans et 9 ans, respectivement », comme l'indique le Guide de droit comparé. La législation qui régit le mariage des différentes communautés chrétiennes est à peine moins révoltante. « L'homme ne peut contracter validement un mariage avant 16 ans accomplis, et la femme avant 14 ans », note encore le Guide de droit comparé, concernant la communauté catholique. Chez les orthodoxes, l'âge des filles est relevé à 15 ans, et chez les protestants, à 16 ans. Seule exception à cette pratique généralisée, la communauté druze n'autorise pas le mariage avant 18 ans pour le garçon et 17 ans pour la fille.

(Lire aussi : Les jeunes réfugiées syriennes, de plus en plus victimes de mariages précoces en Jordanie)

 

Proposition de loi contre les mariages précoces

Aucune loi civile n'a jamais remis en question ces lois communautaires, car « en matière de statut personnel, l'État a délégué ses prérogatives aux communautés religieuses », constate l'avocat en matière de statut personnel, le professeur Ibrahim Traboulsi. Afin d'éviter de heurter les différentes communautés religieuses, cet expert préconise alors une abrogation de la loi 422/2002 concernant les mineurs en conflit avec la loi, afin de permettre au juge des délinquants de protéger les enfants en danger. « Cette proposition de loi estime qu'en cas de mariage précoce, un mineur est en danger », explique-t-il, martelant que « l'État a l'obligation de légiférer et de protéger la famille ».

Nombre d'hommes de religion, toutes communautés confondues, se cachent donc derrière l'aspect légal de la législation libanaise et acceptent d'officier. D'autant que l'opération est lucrative. Mais des voix s'élèvent contre ces pratiques moyenâgeuses. « Je refuse formellement de marier une fille avant l'âge de 17 ans, qu'elle soit mature ou non », assure le cheikh Mohammad Nokkari, juge chérié et enseignant à la faculté de droit de l'Université Saint-Joseph. « Même si elle est formée physiquement, c'est encore une enfant, elle n'est pas prête au mariage », observe-t-il, évoquant les conséquences désastreuses de tels mariages. Le cheikh Nokkari va plus loin. Dénonçant les interprétations erronées des textes religieux musulmans, il insiste pour ne « pas donner aux juges chériés le droit d'autoriser les mariages des filles avant 17 ans ».

(Pour mémoire : Nada, 11 ans : « Plutôt mourir que d'être mariée de force »)

Les curés des paroisses des villages chrétiens de Kaa et de Kobeyyate, les pères Élian Nasrallah et De Gaulle Tannous assurent pour leur part qu'ils multiplient les sermons pour décourager les mariages précoces. « Quelques rares couples persistent à se marier trop jeunes, mais nous sensibilisons les parents qui risqueraient de pousser leurs filles au mariage, sous prétexte qu'elles ont eu un bon parti. Nous intervenons aussi auprès des jeunes, pour leur conseiller de longues fiançailles plutôt qu'un mariage précoce qui pourrait mener au divorce », assure le père Nasrallah. Cette politique de l'Église semble avoir porté. « Dans les villages éloignés et fermés sur eux-mêmes, où les jeunes s'épousaient entre eux dès l'âge de 14-15 ans, j'ai longtemps refusé de marier des couples si la mariée avait moins de 18 ans », se souvient pour sa part Mgr Élias Gergès. « Cela fait une bonne dizaine d'années que nous n'avons quasiment plus de mariages de jeunes de moins de 18 ans dans la région de Kobeyyate », assure-t-il, avec satisfaction.

Car la loi n'est pas seule en cause. Sont aussi montrées du doigt les mentalités rétrogrades pour lesquelles « une fille n'a pas droit à l'erreur ». Ne dit-on pas « marier une fille, c'est la caser et la protéger » ?, demande la chercheuse et militante féminine Fahmié Charafeddine, reprenant le vieux dicton ressassé par des pères de familles inquiets pour leurs filles. Inquiets, non seulement parce qu'ils attendent de leurs petites qu'elles restent pures jusqu'au mariage, sous peine de déshonorer leur famille, mais aussi, parce
qu'« une fille est un poids et une bouche à nourrir dans les milieux pauvres et peu instruits au sein desquels il est impensable qu'elle devienne indépendante, plus particulièrement en cette période de crise », observe-t-elle. Envoyée à l'école quelques années à peine, la fillette est rapidement confinée à la maison et aux tâches ménagères, avant d'être poussée au mariage dès l'adolescence, dès qu'un parti se présente. Autrement, « à 20 ans, tout le village la traiterait de vieille fille », souligne Jamilé, une jeune épouse de Siddiqine.

Le problème, c'est que cette coutume perdure dans certaines localités. « Elle risque d'augmenter avec la montée de l'intégrisme religieux sunnite ou chiite », craint Mme Charafeddine, au risque de faire baisser dangereusement l'âge moyen du mariage des femmes du Liban.


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Halim Abou Chacra

Quel pays de merde !

NAUFAL SORAYA

On ne les marie pas qu'à des vieux... Souvent le mari a souvent le même âge...

Et puis, à 25 ans, elles ont fait 4-5 enfants, elles ont l'air d'en avoir 50, elles n'ont plus de dents...

Sabbagha Antoine

Vraiment choquant et inadmissible de voir de nos jours que la fille est toujours un poids chez les plus illétrés, comme si la femme est toujours un objet . Seul remède obliger les religieux de toutes les confessions à refuser de tels contrats de mariage .

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