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Culture

Hanan el-Cheikh parle sexe et société sous couvert de Shéhérazade

Lecture

« Les Mille et Une Nuits », un livre culte et phare du monde arabe. Hanan el-Cheikh s'approprie la voix de Shéhérazade pour revisiter ces histoires qui s'emboîtent en poupées gigognes et propose un nouvel ouvrage : « La Maison de Shéhérazade ».

23/07/2014

Shéhérazade, une conteuse sulfureuse, coquine, sensuelle, spirituelle. Une sociologue (et sexologue, pourquoi pas?) née avant l'heure! Mère d'un ouvrage capital sans signature d'auteur(e) ! Femme à part entière qui terrasse le machisme par la vertu de ses talents justement féminins dont celui, fascinant, d'un verbe fécond et salvateur. Elle ne pouvait pas laisser indifférentes les filles d'Ève, surtout arabes. Tant les ressemblances, les conditions de vie et la filialité les rendent sœurs jumelles et proches cousines.
Il n'y a pas très longtemps encore, on a déjà vu Joumana Haddad l'assassiner et Leila Sebbar, sous le diminutif de Shérazade, la présenter comme une jeune fille dans le vent, loin d'être potiche ou
odalisque...

Et voilà que Hanan el-Cheikh, plume respectée et un brin amazone dans la littérature arabe contemporaine, se mêle au concert des suffragettes du féminisme militant. Il fallait d'ailleurs s'y attendre: une chiite libérée, née au Liban-Sud et habitant aujourd'hui Londres, traduite en plus de vingt langues, se voit offrir des fruits sur un plateau d'argent. Reprendre les contes, fausses fariboles car elles sont sources de libération, de défoulement, d'observations et de sagesse, pour fustiger et remettre sur rail une société orientale et musulmane en mal de vivre. Mal de cohabiter avec les valeurs laxistes, décadentes et ultrascientifiques du XXIe siècle. Par-delà toute variation sur un sujet populaire, une manière aussi de présenter à neuf un continent à prédominance musulmane, terre et berceau d'une civilisation millénaire qui parle, et il ne faut pas l'oublier (même si on en voit actuellement de toutes les couleurs), de tolérance, de générosité, de miséricorde de Dieu, de spiritualité, de connaissance, de respect, de droit et d'équité.

L'auteure de Femmes de sable et de myrrhe, sur une sollicitation du metteur en scène Tim Supple, est invitée pour une adaptation scénique de l'immortel opus qui n'a pas fini de faire fantasmer les lecteurs du monde entier. Orientalisants ou pas ! De ce projet, pour une nuit de Shéhérazade sous les sunlights, est né cet opus dépassant la notion d'une émérite « hakawati » en jupons.

Voilà donc La Maison de Shéhérazade (ouvrage bien traduit de l'arabe par Stéphanie Dujols – Actes Sud/ Sindbad /L'Orient des livres) où, sous la voilette de l'histoire, Hanan el-Cheikh affranchit sa plume de bien de contraintes. Et se livre avec délectation à l'art de broder des mots et construire des vies.

Un train d'enfer
Maison ? Maison close ou bordel universel ? L'allusion n'est pas à éloigner de ces pages riches en rebondissements de toutes sortes. Pour une ronde endiablée où se croisent érotisme, sens du merveilleux, aventures quotidiennes, intermittences du cœur, mélange des classes sociales et levers d'interdits. En tout humour, poésie, diarrhée narrative et pointes en leçons discrètement moralisantes. Car il y a là toujours, par-delà ces tableaux et scènes colorées, cocasses, épicées, parfumées, un grain de réflexion, une sagesse à retenir.

Les contes se succèdent à un train d'enfer, en un chapelet perlé et amusant. Un vrai roman de gare ! Avec un palpitant sens du suspense. Fidèle au livre initial, le cruel Shahrayâr, trahi par son épouse, a la vengeance effroyable. Tuer les vierges qu'il épouse dès que l'aube se lève. La fille du vizir, Shéhérazade, décide d'arrêter l'hécatombe. Avec la complicité de sa sœur Doniazade, elle érige un stratagème où le flot des mots est le rempart contre la mort. Feuilleton à suivre qui captive et passionne le roi et, de sursis en sursis, l'amour s'installe et l'arrêt de mort est levé...

Parties de plaisir fines (en terme plus commun, de bonnes partouzes allègrement consommées), personnages de souks truculents ou odieux, nobles arrogants, princes tyranniques ou doux, humbles paysans, génies de tous acabits (djinns, «iblis», lutins), derviches au turban perfide, voilà une société interlope et hétéroclite qui offre un panaché du comportement humain. Du plus prosaïque au plus surnaturel, du plus trivial au plus sacré. Dans toute sa fourchette de verdeur, de lascivité, de nécessité, d'urgence, de pouvoir, de courage, de lâcheté, d'attente, de domination, d'angoisse, d'agressivité, d'aspiration à la paix, à l'harmonie de soi et de l'univers.

Plus moderne et actuelle que jamais est la parole de Shéhérazade qui a traversé avec éclat le mur du temps. Et à qui Hanan el-Cheikh prête, dans son pastiche en dimension réduite, la même tonalité jubilatoire et fleurie. Avec quelques gouttes acidulées. Et un appel à une humanité plus humaine. Mais rien de réellement neuf.


Pour mémoire

Hanane el-Cheikh sourit en racontant Salman Rushdie

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