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Nos lecteurs ont la parole - Dr Alexandre Aoun

Souvenirs, souvenirs de « ma » faculté française de médecine

Lors des résultats du concours d'admission de 1967 où je fus admis à la faculté française de médecine, un candidat, camarade de promotion du Collège des Frères de Tripoli, me demanda: «Pourquoi as-tu choisi la médecine?» Et moi de lui répondre: «Parce que je l'ai dans le sang.» Il me rétorque avec un certain dédain: «Quel jeune présomptueux!»
Je suis né à la croisée de deux familles «médicales». Mon grand-père paternel, le Dr Alexandre Aoun, dont je porte le nom avec fierté, promotion 1909 et triple lauréat de la faculté en obstétrique, pathologie interne et pathologie externe, pratiquait la médecine à Damour et Tripoli, au dispensaire des sœurs de la Charité. Il suivait ma mère lors de sa grossesse, lui déclamant des tirades de L'Aiglon d'Edmond Rostand, et comptait l'accoucher. Malheureusement, il est décédé quelques mois avant ma naissance, en 1950. Soixante ans après sa médaille (1969), je fus moi-même lauréat de la faculté en histologie et embryologie. Ma mère est issue d'une illustre famille de mandarins de Tripoli el-Mina, les Bendaly. Elle compte parmi ses cousins de nombreux médecins connus, certains décédés, d'autres encore vivants. J'ai vécu mon enfance et mon adolescence dans cette ambiance. Qui donc est mieux placé que moi pour parler de cette faculté?
– Ma faculté de médecine, c'est la chapelle simple de l'amphithéâtre K et l'amphithéâtre C où l'on projetait tous les mardis soir les films médicaux apportés de la Mission culturelle française par le père Madet, alors chancelier de la faculté et éminent parasitologue.
– Ma faculté, c'est l'amphithéâtre d'anatomie où on entonnait, en attendant le début du cours, une ancienne chanson de salle de garde, provoquant un certain tohu-bohu: «... Dans un amphithéâtre, y avait un macchabée...» Et le professeur Serhal nous imposait le silence pour donner son cours. C'est aussi le responsable de la salle de dissection, Élias, surnommé le «Croque-mort», qui nous procurait le matériel pour les études de dissection (ostéologie), pièces de squelette qu'un de mes collègues d'Alep a tellement bouillies dans sa chambre qu'il s'est dégagé de la marmite une énorme fumée et une odeur suspecte, provoquant un scandale chez sa propriétaire.
– Ma faculté, c'est la bibliothèque où régnait le silence sous la supervision l'avant-midi de César, propriétaire d'une ancienne Chevrolet 1950 garée devant la bibliothèque. L'après-midi et le soir, c'était Mme «Césarienne», dont je n'ai jamais appris le vrai nom.
– Ma faculté, c'est le département d'embryologie et cytologie tenu par le père Flamet et M. Artine. Ce même père Flamet qui utilisait le microscope pour nous montrer les coupes d'histologie.
– Ma faculté, c'est le bassin d'eau près de la bibliothèque, avec des feuilles pourries, non loin des serres de plantes exotiques entretenues par le père Madet. Ce bassin constituait pour les étudiants une limite à ne pas dépasser car, plus loin, il y avait un jardin et des sentiers réservés aux pères qui s'y promenaient, méditant et récitant les vêpres. Ce même jardin a servi plus tard pour les déjeuners et dîners champêtres après le départ des pères.
– Ma faculté, c'est la fameuse «salle verte» où on venait avec les copains étudier, mais avec la permission de parler et discuter à haute voix des différents sujets médicaux.
– Ma faculté, c'est le portier Anis durant la journée et Foursane le soir, qui nous racontaient leurs prouesses dans l'armée française.
– Ma faculté, c'est le restaurant le Carabin en face de la porte d'entrée où l'on était servi par Rafic, en regardant et critiquant les copains et les copines sortant et rentrant par la porte principale. C'est aussi la «table de billard» dans une autre salle où les plus paresseux se plaisaient à perdre leur temps.
– Ma faculté, c'est aussi les petits magasins d'en face situés près de la cathédrale grecque-catholique, la sandwicherie de Yanni l'invalide et Malek avec ses journaux.
– Ma faculté, c'est la Maternité française construite dans les années 30, où j'ai fait mon stage d'interne en gynécologie-obstétrique, et fermée lors de la guerre de 1975. Je me rappelle son beau petit jardin parsemé de coquelicots et de pensées. Maternité tenue par les sœurs des Saints-Cœurs, dont l'une, sœur Berthe, est originaire de Damour.
– Ma faculté, c'est, un peu plus loin, le foyer de l'École sociale de mère Sara où je rencontrai des filles, la plupart nordistes.
– Ma faculté, c'est le stade du Chayla où l'on déjeunait «Chez Jano» avec quelques enseignantes du lycée avant de regagner le foyer de la cité «Gabriel Bounoure», propriété de la Mission culturelle française transformée en foyer pour les étudiants venus de Tripoli. Sans oublier, plus loin, le snack La Roussalka, célèbre avec ses pirojkis et sa salade russe, où l'on dînait le soir avec des copines étudiantes.
– Ma faculté, c'est le souvenir des pères jésuites qui la dirigeaient avant de la laisser aux enseignants libanais, ces pères érudits qui, habillés simplement, ont éduqué nombre de personnalités libanaises. C'est le père Claudius Chanteur, jugé par une haute cour martiale ottomane pendant la Première Guerre mondiale, c'est le père Madet, chancelier, le célèbre père Dupré La Tour. Qui d'autre que le père Madet, comprenant ma situation économique précaire d'étudiant, aurait pu m'offrir la série «Pathologie médicale» de Péquignot pour préparer à Tripoli le concours de l'Hôtel-Dieu de septembre 1972, la bibliothèque de la faculté étant fermée pour les vacances d'été? Avant d'être terrassé par une hépatite virale, il demande aux étudiants, lors d'un cours de parasitologie sur la thalassémie, la traduction en grec du mot «mer». Et moi, imprégné de l'histoire d'Ulysse de Joachim du Bellay, répondis: «Thalassa, thalassa» devant mes camarades incrédules.
Qui d'autre que le père Flamet, conservateur de la bibliothèque, aurait pu m'entourer de son attention lors des travaux pratiques d'histologie ? Il termina ses jours aveugle, à la maison de retraite des pères jésuites à Bickfaya, après la destruction de la faculté et de sa bibliothèque durant les années de la guerre libanaise.
Qui d'autre que le père Dumas aurait pu diriger avec brio les travaux pratiques de physique dans un bâtiment complètement détruit par un camion bourré d'explosifs lors de la guerre libanaise? Il est mort, atteint par une balle de franc-tireur, au retour d'une messe célébrée au foyer de la mère Sara. Il nous racontait entre les cours ses aventures en Chine, à l'observatoire des pères jésuites à Tonkin.
– Ma faculté, ce sont les autres pères jésuites, le père Loiselet, qui dirigeait le laboratoire de biochimie du temps des premiers balbutiements sur la structure de l'ADN, et le père Hewitt, responsable du premier microscope électronique au Moyen-Orient, volé lors de la guerre civile.
Tout ce legs culturel et affectif depuis la construction de la faculté, fin XIXe siècle, et tout ce flot de souvenirs ont été transférés à des Libanais après 1975-1990. Leur ont-ils été fidèles? Moi, je ne m'y reconnais plus, mais je perpétuerai tes souvenirs, chère faculté, dans ma tête et mon cœur. C'est une façon d'exister qui constitue mon seul avantage sur le temps qui passe.

Dr Alexandre AOUN
Chirurgien gynécologue
(promotion 1974)

Lors des résultats du concours d'admission de 1967 où je fus admis à la faculté française de médecine, un candidat, camarade de promotion du Collège des Frères de Tripoli, me demanda: «Pourquoi as-tu choisi la médecine?» Et moi de lui répondre: «Parce que je l'ai dans le sang.» Il me rétorque avec un certain dédain: «Quel jeune présomptueux!»Je suis né à la croisée de deux familles «médicales». Mon grand-père paternel, le Dr Alexandre Aoun, dont je porte le nom avec fierté, promotion 1909 et triple lauréat de la faculté en obstétrique, pathologie interne et pathologie externe, pratiquait la médecine à Damour et Tripoli, au dispensaire des sœurs de la Charité. Il suivait ma mère lors de sa grossesse, lui déclamant des tirades de L'Aiglon d'Edmond Rostand, et comptait l'accoucher. Malheureusement, il est...
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CERTAINE PORTION D'HUMILITÉ... FERAIT DU BIEN !

La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

18 h 13, le 10 juillet 2014

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  • CERTAINE PORTION D'HUMILITÉ... FERAIT DU BIEN !

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    18 h 13, le 10 juillet 2014

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