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Liban - Portrait

Le café Abou Ali à Mina, dix mètres carrés de créativité et de coexistence

Moustapha el-Cheikh s'est transformé, au fil des années, en une figure incontournable de sa localité natale de Mina, son petit café accueillant un public des plus vastes, de toutes les catégories sociales et de toutes les communautés.

Abou Ali nous montre une pipe, entièrement sculptée par ses soins. Sur le mur, des hommages qui lui ont été rendus par des organisations de Mina, notamment des rassemblements écologiques qui apprécient son travail de récupération et de recyclage.

Le moins qu'on puisse dire est que le café d'Abou Ali, perdu dans les dédales de Mina, ne paie pas de mine. Une minuscule porte donnant sur un espace tout aussi réduit, une sorte de couloir tout en profondeur qui ne fournit que peu d'espace pour quelques chaises disposées l'une en face de l'autre. Sur les murs, un bric-à-brac incroyable d'objets en tous genres, allant des articles en métal aux photos anciennes, aux gouvernails de bateaux, aux animaux marins empaillés, aux vieilles monnaies, etc. Tant et si bien qu'il faut à l'œil un temps d'adaptation pour commencer à discerner les différents objets accrochés au mur ou exposés sur des étagères de fortune.

Seule reine de l'espace, une grande machine à café rouge qui trône fièrement au fond du café. On apprend vite des clients qu'elle « produit le meilleur café qu'on peut goûter à des kilomètres à la ronde ». Et pour cause : Abou Ali nous explique qu'elle date des années 70 et que son intérieur est entièrement fabriqué en cuivre, sans la moindre trace de plastique. Une « comme on n'en fait plus » en somme... Á goûter son café, on ne peut qu'acquiescer.

Comment un si modeste café en est arrivé à devenir un lieu emblématique de cette ville côtière est un mystère. Du moins jusqu'à ce qu'Abou Ali commence à raconter son histoire. C'est là que le méli-mélo de son petit café s'éclaire d'un sens nouveau. On se rend compte alors que cet homme à l'aspect plutôt ordinaire a traversé les bourrasques de sa vie en s'accrochant à sa passion du bricolage, et en faisant régner un esprit de coexistence dans un quartier voisin de la très problématique Tripoli.

 

Abou Ali et son fils Ali, dans le petit espace devenu si emblématique à Mina.

 

 

« Travailler le métal, ma passion »
Abou Ali est né et a vécu sa vie entière à Mina, dans la rue même où il tient son petit café depuis une trentaine d'années. « Mes ancêtres venaient de Grèce », précise-t-il. Longtemps, il a exercé le métier de réparation des bateaux du port, travaillant particulièrement le métal. « Ce n'était pas qu'un métier, j'ai toujours eu une passion pour le travail du métal, raconte-t-il. Dans mes moments de loisir, je récupérais des objets destinés à la poubelle et j'en faisais des créations qui n'étaient qu'à moi, qui ne ressemblaient à rien d'autre. Les outils que j'utilisais pour mon travail me servaient également pour le bricolage. »

Abou Ali nous indique un petit gouvernail, rénové par ses soins. « C'est le premier article que j'ai jamais créé, un objet que j'avais récupéré d'un bateau », précise-t-il. Avec le temps, son travail gagne en sophistication. Très fier, il sort un objet complexe, formé d'un socle en métal, sur lequel tient en équilibre une autre structure métallique composée d'une sorte de toupie dotée de deux prolongements des deux côtés, deux contrepoids qui la maintiennent en équilibre sur la surface lisse du socle. « Il m'a fallu beaucoup de temps et de patience pour fabriquer cet objet », dit-il. Pour autant, il se définit comme un « artisan ». « C'est aux autres de décider si je suis un artiste », estime-t-il.

Abou Ali dit mettre beaucoup d'application dans son hobby, et ce n'est pas seulement par amour pour ses créations. « Me mettre au travail m'aide à dépasser le stress de la vie quotidienne, à vider ma tête », dit-il.

Des objets « revus » par Abou Ali, récupérés dans des bateaux : au centre, on voit le fameux petit gouvernail, premier objet ayant inspiré le propriétaire du petit café.

 

Victime des crises
Et des soucis, Moustapha el-Cheikh en a connu. Père d'un garçon et de trois filles aujourd'hui adultes, il a vécu les aléas de la vie, subissant de plein fouet les conséquences de la guerre et du manque de développement de sa région. Il a tour à tour perdu son travail dans la réparation des embarcations du port, et un travail de contrôleur de la qualité des métaux importés pour lequel il avait pourtant obtenu un certificat. Mais le contrôle des métaux n'est plus opéré régulièrement aux frontières...

« Avec le temps, il ne me reste plus que ce café, dit-il. Ironie du sort, j'avais ouvert ce petit endroit pour les amis au milieu des années 80, j'y servais le café de 16 à 20 heures uniquement. Aujourd'hui, il est ma seule occupation, mais les clients sont toujours considérés comme des amis. Ils y ont leurs habitudes. Dès que l'un d'eux pointe du nez, je lui prépare le café qu'il aime, sans même avoir besoin de lui demander quoi que ce soit : certains l'aiment plus serré, d'autres plus léger... Regardez bien ce bambou géant derrière la porte, les noms de tous nos clients réguliers y sont gravés. Si l'un d'eux manque à l'appel, nous demandons de ses nouvelles. Et nous restons solidaires en cas de problèmes. »

Les clients ne sont pas seulement les amis du propriétaire, mais une mosaïque si diverse qu'elle représente toutes les couleurs de la société de la capitale du Nord : tous les métiers se retrouvent dans ces dix mètres carrés, du marin au responsable municipal, en passant par les ingénieurs, les médecins... « Les marins aiment passer nous raconter leurs aventures de la nuit en mer, les poissons qu'ils ont bien pu pêcher, raconte Abou Ali. Les médecins et les ingénieurs discutent des problèmes qu'ils rencontrent, les membres du conseil municipal exposent les défis du travail public. »

 

Une vieille photo d’un chanteur non voyant qui était connu à Tripoli, ainsi que les lunettes de l’artiste décédé. Beaucoup d’amis livrent ainsi de petits « trésors» à Abou Ali, qui les expose en attendant la création d’un musée dans cette petite ville côtière.

 


Ce ne sont pas seulement tous les métiers qui défilent dans le café d'Abou Ali, mais toutes les communautés et les catégories sociales. « Nous avons été élevés dans cet esprit de coexistence, intervient Ali, son fils. Je me retrouve souvent comme l'un des plus jeunes dans ce café, mais mes amis sont de plus en plus encouragés à faire partie de ce cercle. Et j'apprécie tous les jours le symbole qu'est devenu le café de mon père, un symbole que je compte perpétuer. »

Or en ces temps troublés où l'extrémisme religieux et les bouleversements politiques secouent la région, Abou Ali se retrouve isolé. Et amer. « La politique pollue tout, déplore-t-il. C'est elle qui a causé la chute du conseil municipal de Mina. Aujourd'hui, la ville souffre de nombreux problèmes et personne ne peut les résoudre. Et le pays s'éloigne jour après jour de ce qu'il était avant guerre. »
Le propriétaire du café déplore aussi cette absence de développement économique et social qui lui a coûté si cher, et qui continue à peser sur son fils. « Ali est détenteur d'un double diplôme en pharmacie et en laboratoire, et pourtant il cherche du travail en vain depuis deux ans, dit-il. S'il veut émigrer, qu'est-ce que je peux lui dire ? J'aurais ainsi perdu tout ce que j'ai semé dans ce pays. »

Le pessimisme d'Abou Ali n'est tempéré que par les marques d'affection de ses amis. Sur ses murs surchargés, il n'a pas accroché que ses créations personnelles mais également les cadeaux de ses amis-clients : des souvenirs venus de plus de 36 pays, de Vienne, d'Espagne, d'Inde, du Koweït... Comme s'il avait fait le tour du monde, à travers les récits des clients qui défilent dans son petit café.

 

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Le moins qu'on puisse dire est que le café d'Abou Ali, perdu dans les dédales de Mina, ne paie pas de mine. Une minuscule porte donnant sur un espace tout aussi réduit, une sorte de couloir tout en profondeur qui ne fournit que peu d'espace pour quelques chaises disposées l'une en face de l'autre. Sur les murs, un bric-à-brac incroyable d'objets en tous genres, allant des articles en métal aux photos anciennes, aux gouvernails de bateaux, aux animaux marins empaillés, aux vieilles monnaies, etc. Tant et si bien qu'il faut à l'œil un temps d'adaptation pour commencer à discerner les différents objets accrochés au mur ou exposés sur des étagères de fortune.Seule reine de l'espace, une grande machine à café rouge qui trône fièrement au fond du café. On apprend vite des clients qu'elle « produit le meilleur café qu'on...
commentaires (1)

La "Pauvreté" Matérielle vraie, en plein dans la figure ! Äâl "nostalgie", äâl !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

07 h 39, le 03 juillet 2014

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Commentaires (1)

  • La "Pauvreté" Matérielle vraie, en plein dans la figure ! Äâl "nostalgie", äâl !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    07 h 39, le 03 juillet 2014

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