La réalité n'arrive toujours pas à nous rattraper. Nous avions déjà décrit – il est utile de le rappeler – en date du 13/5/2009, dans ces colonnes, sous le titre de « Pensées et arrière-pensées : mythes et défis d'une résurrection », la trajectoire du Hezbollah déclarant, poings levés dans un déchaînement de mantras, son allégeance à l'Iran et sa fascination pour la violence, lors de l'anniversaire de la « victoire divine » le 14 août 2007, rappelant (al-Waad al-sadiq) : « Quelle est la force en nous ? Quel est le secret du Hezbollah ? La puissance est dans l'obéissance à la wilayat de Khamenei. Le secret de notre force, de notre croissance, de notre unité, de notre lutte et de notre martyre est dans la wilayat el-fakih, la moelle épinière du Hezbollah. » Arrêter pareille démagogie, étrangère à notre culture, c'est aussi ne pas occulter le folklore politique grégaire et dérisoire du général Aoun, prisonnier de sa mégalomanie et cautionnant un coup d'État rampant. Le document d'entente (wathiqat el-tafahom) – mortelle grammaire politique – signé le 6 février 2006 par Michel Aoun et Hassan Nasrallah résulte d'une convergence d'intérêts ponctuels et personnels. L'ambition présidentielle démesurée d'un chef chrétien, parmi d'autres, séduit par le large électorat chiite, rencontrait de ce fait le désir hégémonique d'un Hezbollah puissamment armé, en quête de légitimité nationale et de soutien parlementaire transcommunautaire.
Dans un écrit récent ce jeudi 29 mai 2014, notre lucide analyste M. Michel Touma pourfendait dans L'Orient-Le Jour, avec rigueur et courage, la mise en place d'un scélérat « axe tripartite » regroupant avec Hassan Nasrallah et le général Aoun... M. Saad Hariri (poussé impensablement à quitter les rangs du 14 Mars pour rejoindre les assassins de son père afin de contrer la révolution du Cèdre et ses héros-martyrs morts pour la patrie).
Voici donc – cauchemar de Constitution – l'indispensable élection d'un président de la République paralysée par les suppôts de l'axe Téhéran-Damas (à la recherche d'une éventuelle refonte du système politique en place) jusqu'à la reddition des résistants libanais et l'occupation de Baabda dont on renie la « déclaration » – pourtant plébiscitée par les Libanais, l'ONU et la communauté internationale – pour des fantasmes et intérêts personnels et familiaux.
Un grand patriote, Fouad el-Saad, toujours fidèle à ses convictions, le répétait encore récemment, incitant le chef du CPL à se retirer de la vie politique dans l'intérêt de ce pauvre Liban en pleine nauséabonde curée et envahi littéralement par de prétendus « réfugiés » pour adouber leur sanguinaire tyran.
Et c'est dans ce mortel chaos que d'authentiques maronites, porteurs d'ouverture, d'entente, de modération, de dialogue, de progrès, de pure démocratie et d'espoir, sont ostracisés. Je citerai à cette occasion – pour l'exemple et sans exclusivité – M. Henry Hélou, brillant ingénieur architecte de la prestigieuse Université de Cornell aux États-Unis, candidat indépendant, fort de ses convictions et de sa culture, observateur lucide de modus vivendi politiques régressifs, soutenu objectivement par MM. Walid Joumblat et Marwan Hamadé, admirable résistant culturel de toujours. M. Hélou est l'héritier des idées indépendantistes et de l'exemplaire intégrité de son père, Pierre, disparu, et de l'immense figure libanaise et internationale, culturelle, politique et littéraire de son grand-père maternel Michel Chiha. Il ne serait candidat (épuisant sacerdoce dans ces circonstances) que pour redonner sa place légitime à un État respecté de tous, excluant toutes milices armées, dans une neutralité positive, dans la modernité, le progrès et la place des femmes dans une société civilisée. À l'évidence, il n'a pas l'honneur de faire le poids aux yeux « perçants » du turbulent général, otage à vie du sayyed du protectorat iranien. Cependant, nous devons toujours espérer que les erreurs de parcours de nos politiciens puissent s'estomper et que le mensonge ne puisse durer qu'un temps dans un itinéraire.
Il est enfin indispensable, en l'occurrence, que nul n'occulte la place prioritaire du patriarcat maronite, trahi par les siens. Au cas où cette voix devrait être étouffée, la résignation au naufrage et le regret lancinant des batailles existentielles perdues seraient une autre trahison – irréversible – de l'histoire et priveraient la chrétienté de cette partie du monde du droit et de l'obligation de peser sur les choix essentiels de l'avenir.
Paul Ph. EDDÉ

