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Moyen Orient et Monde - Par Bruce Jones

L’ascendant tenace de l’Amérique

Bon nombre d'observateurs ont cité la crise en Ukraine comme un autre exemple flagrant du retrait des États-Unis d'Amérique de la sphère internationale et du déclin de son influence internationale. D'autres l'ont aussi interprété comme une preuve des tractations des Russes pour mobiliser les principales économies émergentes – le Brésil, l'Inde et la Chine – contre l'Occident. Même s'il y a un peu de vrai dans ces deux interprétations, chacune d'entre elles est une exagération grossière, comme l'est la notion que l'Amérique ne serait plus en mesure de construire un système international sécuritaire et prospère.
Il est vrai que les Américains viennent de connaître quelques années difficiles, car après deux longues guerres épuisantes, leur retrait de l'Afghanistan se déroule encore au compte-gouttes. En Syrie, l'intransigeance des Russes et des Chinois a grandement gêné les initiatives américaines visant une solution diplomatique. Et les prétentions grandissantes de la Chine sur les mers du sud et de l'est de la Chine menacent l'influence des Américains dans la région, tout en augmentant les risques de confrontation avec le Japon, un allié proche des États-Unis.
Au même moment, beaucoup des alliés européens de l'Amérique sont enlisés dans un bourbier économique. Et, malgré le fait que l'économie américaine est sur le point de se remettre de la crise financière mondiale, les finances et la réputation des États-Unis ont subi un revers de taille.
Néanmoins, l'influence mondiale des États-Unis demeure bien présente, surtout par ses alliances étroites entretenues avec les autres pays. Toute l'attention portée à l'ascension économique de la Chine, et dans une moindre mesure celle de l'Inde et du Brésil, ont éclipsé la réussite d'alliés américains comme la Corée du Sud, la Turquie, l'Indonésie et l'Allemagne. En fait, la grande majorité des grandes économies mondiales sont celles des pays alliés aux États-Unis.
Qui plus est, loin de se liguer en un seul bloc contre l'Occident, les puissances émergentes demeurent profondément divisées. Les intérêts se recoupent beaucoup plus entre les puissances établies et les économies émergentes que le suggère le scénario d'une confrontation entre l'Occident et ces autres pays. De fait, les puissances ascendantes ont souvent autant d'intérêts communs avec leurs pendants occidentaux qu'avec les autres nations sur leur trajectoire ascendante.
Vu cet état de fait, même les grandes puissances économiques qui ne sont pas des alliées des États-Unis ne souhaitent pas bousculer l'ordre mondial actuel, mais veulent plutôt s'y tailler une place, notamment en obtenant plus de pouvoirs décisionnels au sein des institutions internationales. Après tout, ils se sont rendus précisément là où ils sont en s'intégrant au système économique mondial.
Même la Chine, dont on pourrait croire qu'elle cherche à contenir l'influence des Américains dans certains domaines, n'a pas d'autre choix que de coopérer avec les États-Unis et ses alliés sur bien des questions de politique étrangère. La Chine ne peut défier la domination américaine que si d'autres États veulent bien emboîter le pas, jusqu'ici les volontaires se font rares. Seule la Russie se sentait prête à jouer son rôle plus affirmé de trouble-fête, pendant la crise financière mondiale, en Syrie et maintenant en Ukraine.
Il est certain que les puissances émergentes démontrent toutes une certaine tendance à la rivalité, ou du moins à l'autonomie, qui est enracinée dans ce que l'on pourrait appeler « la psychologie du nationalisme ascendant ». Mais elles savent également qu'une position trop dure envers les États-Unis irait à l'encontre de l'intérêt qu'elle porte à la stabilité de l'économie mondiale et à la libre circulation des marchandises et des ressources énergétiques sur les voies maritimes et aériennes internationales.
Cela est particulièrement vrai pour la Chine, car sa stabilité intérieure et son influence internationale dépendent en grande partie de sa capacité de conserver son rythme de croissance économique, qui requiert des importations toujours plus grandes d'énergie et d'autres ressources naturelles. Pour garantir l'accès libre à ces ressources essentielles, la Chine a besoin de stabilité dans les pays dans lesquels elle extrait les ressources dont elle a besoin, dans les marchés dans lesquels elle peut investir et dans les voies de communication avec ses fournisseurs. Mais la capacité de la Chine de maintenir ces conditions est extrêmement limitée et dans certains cas (comme dans le golfe Persique), elle est encore fortement dépendante de la puissance militaire des États-Unis.
En résumé, l'atteinte d'un équilibre entre la pulsion de rivalité et les motivations favorisant la retenue est ce qui anime le plus la pendule des affaires étrangères contemporaines. Et, pour l'instant, l'équilibre mondial oscille plutôt vers la retenue.
Évidemment, les États-Unis devront relever de nouveaux défis, qui sont tous bien en vue dans le cas de l'Ukraine. Les autres pays hésiteront entre conserver leurs liens de sécurité avec les Américains et tisser de nouveaux liens économiques avec la Chine. Les systèmes mondiaux complexes dans lesquels les intérêts américains s'imbriquent éprouveront la capacité de la diplomatie américaine à changer les choses.
Le défi le plus périlleux réside sans doute dans la perspective de puissances émergentes penchant de plus en plus vers l'autonomie plutôt que vers les alliances. La Chine et l'Inde n'ont peut-être pas vu d'un bon œil l'intervention de la Russie en Ukraine, mais aucun de ces États émergents n'a pu se résoudre à voter contre la Russie à l'Assemblée générale des Nations unies même si le vote était, en fin de compte, sans portée réelle (La Chine ayant pris la position la plus ferme au Conseil de sécurité en s'abstenant). La Chine n'appuie pas la Russie ; mais elle ne se rallie pas non plus aux manœuvres de l'Ouest pour isoler la Russie.
Car, en fin de compte, l'inéluctable évolution du monde joue en faveur du plus grand atout de l'Amérique : son talent unique pour former des coalitions élargies et disparates. La diversité des alliances et des liens que les États-Unis ont créés, notamment avec plusieurs des puissances ascendantes, surpasse de beaucoup tout autre acteur international et continuera de le faire dans un avenir proche. Cela est peut-être l'aspect le plus durable de l'ascendant américain.
On ne peut nier le fait que les États-Unis ne jouissent plus du statut incontesté d'hyperpuissance qu'ils avaient à la fin de la guerre froide. Mais, pour l'instant, l'Amérique exerce encore son formidable ascendant sur le système international.

Traduit de l'anglais par Pierre Castegnier.
© Project Syndicate, 2014.

Bruce Jones est agrégé supérieur et directeur du Project on International Order and Strategy à l'Institut Brookings et professeur à l'Université Stanford, et auteur de « Still Ours to Lead : America, Rising Powers, and the Tension between Rivalry and Restraint », (Ascendant américain, ascendance des puissances émergentes et tension entre la rivalité et la retenue).

Bon nombre d'observateurs ont cité la crise en Ukraine comme un autre exemple flagrant du retrait des États-Unis d'Amérique de la sphère internationale et du déclin de son influence internationale. D'autres l'ont aussi interprété comme une preuve des tractations des Russes pour mobiliser les principales économies émergentes – le Brésil, l'Inde et la Chine – contre l'Occident. Même s'il y a un peu de vrai dans ces deux interprétations, chacune d'entre elles est une exagération grossière, comme l'est la notion que l'Amérique ne serait plus en mesure de construire un système international sécuritaire et prospère.Il est vrai que les Américains viennent de connaître quelques années difficiles, car après deux longues guerres épuisantes, leur retrait de l'Afghanistan se déroule encore au compte-gouttes. En Syrie,...
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