La course aux élections parlementaires européennes, qui se tiennent du 22 au 25 mai, révèle une forte tension entre les pro et les antieuropéens. D'après les sondages, les deux principales forces politiques, conservateurs et sociaux-démocrates, seraient encore au coude-à-coude (loin devant les autres) ; pour autant, la montée du populisme inquiète profondément tous ceux qui croient en l'unité de l'Europe – et pas seulement les conservateurs et les sociaux-démocrates, mais également les libéraux et les écologistes.
Les partis tels que le Front national français ou le Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni pourraient bien devenir favoris dans leurs pays respectif, et ils ne sont pas les seuls. En Finlande, en Autriche, aux Pays-Bas, en Hongrie, en Grèce et ailleurs, les forces politiques antieuropéennes et les partis eurosceptiques plus traditionnels bénéficient d'une désillusion croissante vis-à-vis des institutions de l'Europe, dénonçant les mesures utilisées dans la lutte contre la crise économique européenne actuelle, et accentuant la division entre le nord et le sud de l'Union européenne. Malgré une succession rapide d'avancées significatives, les citoyens de l'UE ne ressentent que peu d'amélioration autour de ce qui leur importe le plus, à savoir leur vie quotidienne.
Cette opposition entre pro et antieuropéens masque néanmoins le véritable enjeu, sur lequel il s'agirait d'axer le débat électoral, à savoir comment faire en sorte que l'Europe génère une croissance économique durable. En lieu et place des ripostes perpétuellement formulées à l'encontre des eurosceptiques, il conviendrait pour les partis désireux d'une Europe meilleure pour tous de faire de cette question l'élément principal du débat. La relance globale – en matière d'investissement, de demande et d'emploi – constitue l'arme la plus efficace que l'on puisse opposer à ceux qui souhaitent anéantir le projet européen.
Les élections prochaines révéleront si l'opinion publique considère les mesures d'austérité appliquées comme une réussite ou comme un échec. Mais elles seront également déterminantes quant à savoir si l'Europe sera ou non capable de demeurer la première puissance économique de la planète, de préserver son modèle social, et de conserver le cadre de ses droits et libertés au sein d'un monde qui n'attendra pas que les Européens aient résolu leurs différends.
Il y a peu, alors que j'enseignais devant une classe dont les étudiants européens composaient une faible minorité, j'ai réalisé une brève expérience, sorte de variante du célèbre « voile d'ignorance » de John Rawls. J'ai demandé aux étudiants quel était le pays dans lequel ils préféreraient aujourd'hui naître s'ils pouvaient avoir le choix. La réponse fut quasi unanime : la majorité des élèves évoqua un pays européen.
Mais bien que le magnétisme de l'Europe soit encore aujourd'hui puissant, les États membres de l'UE sont à ce jour trop petits pour rivaliser à l'échelle mondiale contre la Chine, les États-Unis ou encore l'Inde. Pour cela, il leur faudrait exister au sein d'une Europe encore plus intégrée.
En effet, comme le démontre la crise ukrainienne, les États européens ne peuvent se permettre de vivre dans l'égocentrisme de l'isolement. L'intégration est aujourd'hui plus urgente qu'elle ne l'a jamais été, et notamment dans des secteurs tels que l'énergie. La mise en place d'un marché énergétique unique est non seulement essentielle pour garantir la sécurité et la fiabilité des approvisionnements, mais également pour atteindre une croissance durable qui soit compatible avec les engagements de l'Europe en matière de changement climatique. La conclusion du Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement auprès des États-Unis constitue un autre impératif des dirigeants politiques – élément crucial pour la création d'emplois des deux côtés de l'Atlantique.
L'UE a avant tout besoin de gagner en légitimité démocratique si elle entend contrer ce sentiment croissant selon lequel les projets européens ne bénéficieraient qu'aux élites de l'Europe. Il est inquiétant de constater combien le message simpliste des antieuropéens trouve écho chez une large part des électeurs d'Europe. Rien d'étonnant à cela : à peine 31 % des Européens affirment avoir confiance en l'UE, une baisse brutale si l'on considère qu'ils étaient 52 % à la lui accorder en 2007, la part des Européens avec une vision négative de l'UE ayant presque doublé au cours de cette période, passant de 15 à 28 %.
Bien que la confiance des citoyens en l'UE ait considérablement décliné au cours du mandat électoral actuel du Parlement européen, cette tendance n'a rien d'irréversible. Si les électeurs constituent une composante critique des politiques d'aujourd'hui, l'idéal européen peut survivre si nous le modernisons et si nous en faisons à nouveau une source d'espérance pour les citoyens de l'UE.
Il y a là un « si » quelque peu ambitieux, d'autant plus que la plus grande menace posée par les partis antieuropéens ne réside pas nécessairement dans le nombre de sièges qu'ils remportent, mais plutôt dans leur capacité à influencer la vie politique. Si les principales forces parlementaires venaient à céder à la tentation d'embrasser les idées antieuropéennes pour des raisons électorales, leurs opposants pourraient bien atteindre certains de leurs objectifs : blocage du processus d'intégration, restriction de la libre circulation des personnes ou encore approbation des politiques xénophobes.
Face à cela, l'Europe aurait tout intérêt à s'orienter vers ce que l'on pourrait appeler « l'erasmusisation », en bâtissant sur le succès de la célèbre Bourse européenne Erasmus. En permettant à ses élèves d'étudier partout en UE, le programme Erasmus favorise un formidable échange d'expériences, d'idées, de valeurs et de modes de vie. Ayant émergé en tant que force significative parmi les jeunes Européens, ce programme constitue également la meilleure chance pour l'Europe de vivre un avenir de liberté et de prospérité.
Si l'UE parvient à gagner en légitimité, à trouver des solutions durables et crédibles à ses difficultés économiques – emploi, précarité et inégalités –, ce fossé de confiance devra rapidement commencer à se résorber. Il sera alors ensuite possible d'accomplir des avancées autour d'autres questions importantes, reportées depuis l'irruption de la crise il y a cinq ans.
Cette possibilité nouvelle consistant pour le Parlement européen à maîtriser la nomination du président de la Commission européenne (et par conséquent de ses membres) constitue un progrès considérable en termes de légitimité démocratique. Pour autant, si les élections prochaines venaient à accentuer la fracture entre forces politiques pro et antieuropéennes, la désaffection des peuples à l'égard de l'Europe continuerait alors de métastaser, empêchant l'avènement d'un nouvel âge d'or dans lequel l'Europe – un siècle après la Première Guerre mondiale – demeurerait le meilleur endroit sur terre pour grandir, travailler et faire sa vie.
© Project Syndicate, 2014. Traduit de l'anglais par Martin Morel.
Javier Solana, ancien haut représentant de l'UE pour la Politique étrangère et la Sécurité commune, ancien secrétaire général de l'OTAN et ancien ministre espagnol des Affaires étrangères, préside aujourd'hui le Centre Essad pour l'économie globale et la géopolitique, et compte parmi les membres émérites de la Brookings Institution.


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