C'est la deuxième fois depuis 2007, et plus globalement depuis la fin de la tutelle syrienne en 2005, que les Libanais démontrent leur incapacité à « libaniser » l'échéance présidentielle. En 2007, le 8 Mars avait en effet paralysé le processus électoral en usant à répétition du défaut de quorum pour conduire, à l'époque, le pays à la vacance présidentielle – stratégie qu'il semble bien avoir remise au goût du jour aujourd'hui. Pour le 8 Mars, le vide constituait un moyen de pression sur la scène locale, moyen qui avait eu, de fait, des répercussions aux plans sécuritaire et économique, et avait conduit à l'intervention des pays décideurs pour sauver la situation et sortir le Liban des tiraillements régionaux.
On connaît la suite : l'accord de Doha ; le consensus sur la candidature du général Michel Sleiman pour la présidence ; le cabinet d'union nationale formé par Saad Hariri après les élections remportées par le 14 Mars, avec, comme caution, un engagement des parties à ne pas retirer leurs ministres du gouvernement ; et l'initiative saoudo-syrienne. Puis, Téhéran avait donné son feu vert au 8 Mars pour une insurrection contre l'accord de Doha : ses ministres avaient quitté le cabinet Hariri alors que le Premier ministre se trouvait à la Maison-Blanche, ouvrant la voie à une confrontation terrible entre les deux camps, jusqu'à la formation du cabinet Salam d'intérêt national, après que l'insécurité se fut transposée au cœur de la banlieue sud à coups de voitures piégées.
Les circonstances qui ont permis la formation du cabinet Salam – un entretien téléphonique entre le président Amine Gemayel et le chef de la diplomatie française, Laurent Fabius, avait confirmé le fait que les ministres Kataëb ne démissionneraient pas en dépit de leurs réserves exprimées vis-à-vis de la déclaration ministérielle – continuent-elles de prévaloir ? Permettront-elles d'élire un président de la République dans les délais constitutionnels, dont il ne reste plus qu'un mois ? Un député membre des Forces libanaises, qui base son analyse sur les résultats et le déroulement du premier tour de l'élection, soutient que le 8 Mars, notamment le bloc Aoun, ne veut pas que la présidentielle ait lieu dans les délais. Il préférerait ainsi attendre, afin de lier ce dossier à ceux, nombreux, de la région : les législatives irakiennes le 30 avril, la présidentielle égyptienne le 25 mai, puis syrienne en juin, ou encore turque le 10 août, sans oublier la fin du moratoire irano-occidental sur le nucléaire en juillet, la date butoir pour la destruction de l'arsenal chimique syrien en mai, les délais fixés par le secrétaire d'État américain John Kerry pour les négociations israélo-palestiniennes, ou encore le déroulement d'un Genève III pour résoudre la crise syrienne...
Il est manifeste qu'un camp politique bien précis cherche aujourd'hui à lier le Liban à ces dossiers, au mépris, une fois de plus, de la déclaration de Baabda et du principe de neutralité – même si, de sources politiques bien informées, le directoire du Hezbollah étudierait actuellement, et de manière sérieuse, un retrait de ses combattants de Syrie. Qu'à cela ne tienne, le 14 Mars accuse le 8 Mars de « délibaniser » l'échéance présidentielle et de pousser à une ingérence de la part de puissances régionales afin de faciliter, à l'usure, un compromis sur la personne du président, une fois passés les délais constitutionnels. C'est pourquoi le 14 Mars estime que le 8 Mars empêchera même un éventuel accord, à court terme, sur un président à caractère consensuel. Selon un ancien ministre, si le délai du 24 mai est franchi, l'élection n'aura pas lieu avant juillet, ou même septembre.
De son côté, le 8 Mars fait assumer au 14 Mars la responsabilité d'une absence d'accord sur un président consensuel : le simple fait que le 14 Mars ait appuyé la candidature de Samir Geagea constituerait ainsi, selon le Hezbollah et ses alliés, « une tentative de torpiller l'échéance présidentielle ». Si le 14 Mars voulait réellement l'avènement d'un président, il aurait tenté de s'entendre sur un « candidat acceptable », ajoute une source du 8 Mars, qui souligne que jusqu'à présent son camp n'a toujours pas désigné de candidat, à la demande du général Michel Aoun. Ce dernier aurait en effet réclamé qu'on lui donne une chance afin d'arriver à un accord avec Saad Hariri pour que ce dernier le soutienne en tant que candidat consensuel, note cette source ; « conformément à ce qui aurait été convenu entre les deux hommes lors de leur réunion de Paris », rajoute une source aouniste. Cependant, des sources du courant du Futur contestent cette version des faits et précisent qu'il n'y a eu aucun accord à Paris entre les deux hommes et que la rencontre n'a même pas porté sur l'échéance présidentielle. Ces sources ajoutent que la coordination entre le ministre des AE Gebran Bassil et Nader Hariri, directeur du bureau de Saad Hariri, porte strictement sur les dossiers politiques qui se présentent au quotidien, comme les nominations ou autres, mais ne reflète aucun accord politique, tout comme la coordination entre les ministres Nouhad Machnouk et Achraf Rifi avec Wafic Safa, l'un des principaux responsables sécuritaires du Hezbollah, n'est en aucun cas le fruit d'un accord politique entre les deux formations, mais vise à assurer un suivi de la situation sécuritaire dans le pays.
Selon un ancien responsable, la priorité des capitales qui détiennent un pouvoir de décision serait aujourd'hui d'éviter une nouvelle crise politique au Liban, maintenant que le pays du Cèdre n'est plus l'arène privilégiée des règlements de comptes dans la région, et que l'abcès de fixation s'est déplacé vers d'autres pays. De sources diplomatiques, on indique que des contacts se poursuivent entre Washington et Paris pour que la présidentielle ait lieu au Liban, et la France se serait chargée d'évoquer le dossier avec l'Arabie saoudite et l'Iran. Par ailleurs, l'échéance aurait été au menu de la visite récente d'un responsable iranien en Arabie. Pour un ancien diplomate, ce sont les législatives irakiennes, à la fin du mois, qui décideront du sens que prendront les événements et du sort de la présidentielle libanaise : soit un accord régional et international, tout particulièrement entre Riyad et Téhéran, se dégagera sur l'Irak, soit la région ira vers une confrontation, qui se répercutera immanquablement sur la présidentielle, la renvoyant à septembre, en attendant de voir comment progresseront les autres dossiers régionaux. Un député du 8 Mars estime ainsi que tant que la crise syrienne se poursuivra sans perspective de solution, il ne faudra pas s'attendre à une élection au Liban, et que c'est dans cette perspective – celle de la vacance présidentielle – que le cabinet d'union nationale a été formé.
Mais un député du 14 Mars n'écarte pas la possibilité d'« une surprise quelconque » qui sauverait l'échéance, en l'occurrence la possibilité d'un accord entre les différents leaders pour éviter le vide, notamment après que différentes parties étrangères ont exprimé leur crainte d'un tel scénario et de ses dangers. En attendant, le 8 Mars poursuivra son torpillage des séances, jusqu'à qu'un accord se mette en place sur un « président consensuel ». Mais ce dernier ne sera issu, selon des observateurs, ni des rangs du 8 Mars ni de ceux du 14 Mars, mais sera neutre, indépendant, et à égale distance de tous.
Liban - L’Éclairage
En bloquant les séances, le 8 Mars pousse aux interférences étrangères
OLJ / Par Philippe Abi-Akl, le 26 avril 2014 à 01h48


Qu’est ce qu’un candidat accepte de tous, en matière d’élection présidentielle dans notre pays ? Si le problème pose se résume en quelques mots, tels que l’acceptation ou le refus des armes du Hezbollah, il pourrait être, en apparence, difficile de lui trouver une solution, du moins dans l’immédiat. C’est parce que la barre est mise trop haut qu’on ne peut pas aisément la franchir. Même ceux qui exigent cette condition savent, au fond d’eux-mêmes, qu’elle n’est pas réalisable, pour l’instant du moins. Comment donc arriver a « manger du raisin sans tuer le gardien » comme dit notre proverbe local ? Le problème est faussement pose au départ. Que voulons-nous d’un Président en définitive ? Est-il censé uniquement faire de la figuration ? Est-il censé diriger le pays par lui-même ? Est-il tenu pour unique responsable de tout ? Si la réponse à ces questions est négative, il s’agirait donc que le 14 et le 8 Mars s’entendent sur ce qu’ils veulent de leur Président. A mon humble avis, je suggérerais que le Président, dont les prérogatives ont été, a ce jour, sérieusement limitées, devrait assumer la responsabilité de la supervision de l’exécution d’un Plan National de Reformes et de Développement sur lequel toutes les parties, a travers les 128 députés, se seraient entendues au préalable. Pour les lecteurs qui auraient compris le fond de ma pensée je laisse les détails qui restent à une présentation ultérieure.
17 h 22, le 28 avril 2014