Monsieur,
Ce fut pour moi un plaisir de savoir que mon discours à l'Assemblée nationale lors du vote de confiance a été écouté par des personnalités hautement cultivées et instruites comme vous (voir L'Orient-Le Jour du jeudi 3 avril 2014).
Je suis touché par vos souffrances nées de votre éloignement du pays du Cèdre. Je ne sais ce qui vous empêche de revenir et de mettre fin à vos douleurs. Je ne vous connais pas; vous avez sûrement, pour vous expatrier, des raisons personnelles judicieuses que je respecte. Il y a beaucoup à faire pour remettre notre pays sur les rails de la démocratie. L'effort de tous est nécessaire pour relever le défi ; la contribution des émigrés nous est particulièrement chère et nous avons toujours fait appel à leur participation. C'est une aubaine que nous n'avons personnellement jamais négligée. Je tiens à rappeler que nous étions les promoteurs d'un congrès international regroupant les chrétiens de l'émigration. Ce congrès s'est tenu à Mexico entre le 22 et 25 février 1979, auquel ont assisté plus de 1150 Libanais émigrés vivant dans divers pays hôtes. Au cours de ce congrès, les bases de la participation politique des Libanais émigrés ont été analysées, débattues et avalisées par tous les participants. Nous sommes en 2014 et les nécessités ne sont plus les mêmes. Le monde change et évolue. Je rappelle que l'émigration touche toutes les communautés de notre pays et il est de notre devoir de tenir compte de tous les avis, aussi divergents qu'ils soient. Nous sommes constamment ouverts à tout dialogue constructif et respectueux. Il me semble que vous y mettez beaucoup d'énergie de là où vous êtes ; je ne peux que vous féliciter. J'aimerais cependant vous fournir quelques renseignements pour mieux cerner la réalité des problèmes qui nous guettent:
1.- Depuis la parution de la loi électorale n° 25, du 8 octobre 2008, élaborée par la commission chargée par le Conseil des ministres d'étudier, entre autres, les droits politiques des émigrés – commission présidée par M. Fouad Boutros et à laquelle participait l'ancien ministre Ziyad Baroud, nous avions proposé de faire participer les Libanais émigrés à l'élection des députés de leur région et à se présenter comme candidats. Nous avions, en plus, en 2003, proposé un projet de loi octroyant 14 députés issus de l'émigration. Depuis octobre 2008, seulement 2 961 personnes, parmi les émigrés, se sont inscrites sur les listes électorales des ambassades. Et cela n'est guère de ma faute; vous pouvez émettre toutes les hypothèses et les explications sur le pourquoi de ce phénomène. C'est votre problème. J'espère que vous, vous êtes inscrit.
2.- Par ailleurs, je suis parmi les premiers députés à avoir réclamé que chaque émigré puisse voter dans sa circonscription dans les ambassades respectives du pays d'émigration; des obstacles se sont dressés devant ce projet. Ces obstacles ne relèvent pas du député Nehmattallah Abi Nasr. Il ne nous restait qu'une possibilité : celle de choisir 14 députés élus par les émigrés. Il semble que les deux choix soient rejetés. Personne ne connaît les problèmes des émigrés mieux que les émigrés eux-mêmes. Je demeure mobilisé pour défendre les intérêts communs dans le cadre d'une consultation sereine et calme.
3.- Cependant je me pose la question de savoir dans quelle mesure un émigré qui a quitté son pays depuis des décennies, au Chili ou au fin fond des jungles d'Afrique ou d'Amérique latine, connaît suffisamment bien ses candidats du Hermel ou de Marjeyoun, ou d'ailleurs. Bien sûr il y en a d'autres qui savent et c'est tant mieux. Il est vrai que cette ignorance ne concerne pas seulement les émigrés désintéressés ; elle concerne aussi certains Libanais résidents. Cela n'empêche pas de sensibiliser et d'informer toutes les personnes concernées par les problèmes de notre pays.
4.- Des 128 députés, je suis le seul à avoir évoqué les problèmes de l'émigration lors du vote de confiance; un sujet qui n'est même pas mentionné dans la déclaration ministérielle. Aucun des 35 députés qui ont pris la parole lors de la réunion du vote n'en a touché un mot.
5.- Monsieur le Professeur, je ne transmettrais pas votre lettre à la dizaine de députés signataires avec moi de la proposition de loi; car la politesse, la bienséance et le savoir-faire exigent que vous le fassiez vous-mêmes.
6.- Par ailleurs, j'aimerais vous confirmer qu'en effet j'ai dit que «les Français de l'étranger votaient pour un nombre limité de sénateurs et de députés». Il semble que vous, l'homme instruit qui lance des critiques non fondées, ignorez la loi de
votre pays d'adoption. Cela est fort regrettable. Il est cependant utile que vous sachiez que, suite à la réforme de la Constitution française du 23 juillet 2008, des députés (11 députés) et des sénateurs (12 sénateurs) représentant les Français établis hors de France sont élus par les Français de l'étranger, et cela pour la première fois lors des élections législatives de 2012 qui se sont déroulées les 2-3 et 16-17 juin 2012. Il y a onze circonscriptions législatives des Français établis hors de France, qui regroupent chacune de nombreux pays et qui font toujours, après six ans, l'objet de débats dans le découpage pour obtenir la meilleure représentation.
Monsieur le Professeur, cette méconnaissance des lois ne fait que me renforcer dans ma conviction que l'honnête épicier émigré libanais du Chili ou d'ailleurs ignore les lois et ne connaît pas les candidats qu'il serait amené à choisir. Soyez assuré que je tiendrais compte de toute remarque positive, dans le respect et loin de tout esprit de vindicte.
Nehmatallah ABI NASR
Député au Parlement libanais
Président de l'Union chrétienne démocrate libanaise

