Encore plus de mots pour parler de la dernière campagne soutenant la situation de la femme libanaise. Plus de mots à côté d'une pluie d'images. Plus de mots après des hordes de phrases dispersées un peu partout et venant même d'ailleurs.
Plus de mots parce qu'on n'en a jamais dit assez.
Des mots d'abord aux femmes de ce pays. À celles qui ont subi des violences et à celles à qui on ne le souhaitera jamais. À celles qui sont mortes et à celles qui ont encore la chance d'être vivantes. À celles qui ont survécu et à celles qui appréhendent. Des mots pour vous dire que votre cause est noble. Elle est juste. Elle est vitale, primordiale, intrinsèque à ce que vous êtes et à ce qu'on voudrait que vous restiez. Des mots pour vous dire que s'il y a bien une raison de descendre dans la rue, ce serait celle-là. Celle-là même qui vous garantit la vie pour commencer et l'honneur pour envelopper le tout. Des mots pour vous dire que cette loi vous y avez droit. Et que ce combat est le vôtre avant d'être celui du reste du pays. Que le texte proposé au Parlement, vous devez vous battre pour y ajouter les amendements qui en feront une loi digne de ce nom au lieu de la plaisanterie que c'est encore. Investissez les rues, pas seulement les réseaux sociaux. Peignez votre pouce en rouge et investissez les cœurs.
Des mots ensuite aux hommes libanais. Nous ne sommes pas tous issus d'un même moule. La majorité d'entre nous n'a d'ailleurs sans doute jamais posé une main autre que délicate et amoureuse sur une femme. C'est à cette majorité que je parle. Les autres qui succombent à leur instinct animal ne comprendront pas mes mots, les mots. Et étant donné que je n'aboierai pas pour me faire entendre, c'est à cette majorité que je parle. Il y a nos sœurs, nos mères, nos femmes et toutes celles qui jalonnent nos vies pour les rendre plus agréables. Il y a toutes les femmes de notre vécu qui nous parle, à nous aussi. À nous, hommes qui depuis longtemps déjà avons accepté que la femme est l'égale de l'homme. Que les principes archaïques appartiennent aux archives justement. Que battre une femme est impensable dans les républiques les plus bananières de ce globe. Que nous ne sommes certes pas des nations les mieux classées à beaucoup de niveaux mais que nous avons encore la possibilité de refuser une mainmise machiste, dégradante et minable. Ces femmes, nos femmes, elles ne demanderont jamais notre soutien parce qu'elles, contrairement à beaucoup de notre genre, ont encore de l'honneur. Mais que notre soutien est une évidence. Peignons notre pouce en rouge et investissons leurs cœurs.
Je parle aussi aux parlementaires et là je serai bref. Si tous les mots que vous avez déjà lus n'ont pas provoqué en vous ce sentiment de honte que vous devriez éprouver, alors tous les pamphlets du monde ne vous sortiront pas de votre petitesse. Vous devriez être exemples. Vous serez juste, à jamais dans les annales de l'histoire, exemptés de notre respect en tant que libanais. Peignez vos pouces en rouge ou pas, ce sera aussi inutile que votre place au Parlement.
Il y a aussi des mots pour notre président. Vous restez sans doute le seul qui puisse encore faire quelque chose. Vous êtes responsable de toute la population. Mais le temps de quelques jours ne vous rendez responsable que de sa moitié. Ne pensez qu'aux femmes. Pensez à votre femme. À votre fille. Pensez à celles qui sont mortes sous votre mandat. Pensez à celle que vous auriez pu sauver. Maintenant pensez à celles pour qui vous pouvez encore quelque chose. Ne signez pas ce projet de loi sans ses amendements. Ne signez pas l'arrêt de mort de toutes nos femmes. Ne signez pas ce texte que 128 personnes ont décidé d'approuver. Ne signez pas ne serait-ce que pour quitter votre poste la tête haute. Partez en ayant fait une bonne chose pour notre pays. On s'en souviendra, promis. Ne signez pas, peignez votre pouce en rouge et ne signez pas.
Je veux parler enfin aux esprits les plus critiques d'entre nous. Ceux qui depuis quelques jours s'indignent de l'ampleur qu'une initiative soutenant les femmes a heurtés. Ceux qui en ont marre de se voir imposer des empreintes digitales rouges sur tous leurs écrans. Ceux qui ne veulent plus en entendre parler parce qu'il y a mieux à faire. Ceux qui sont irrités par tous les mots, par les images. À vous je dirais simplement que les plus grands esprits critiques ont su parfois descendre de leur piédestal de peur de passer pour les imbéciles de service. Qu'il est encore temps de se rendre compte que, qui que vous soyez, cette cause est la vôtre aussi. Qu'il n'y aura jamais assez de mots ou d'images pour arriver au bout de ce combat. Que nous serions honorés de vous voir parmi nous, défendre vos femmes aussi. Qu'au lieu de rester derrière vos écrans, peignez vos pouces en rouges et soyez constructivement critiques.
J'ai des mots. Beaucoup de mots. J'ai en moi de la rage et de l'indignation. Une once de révolte et le désir d'appartenir à une nationalité qui ne me fasse pas honte. J'ai des mots. Et j'ai un pouce. Il sera rouge jusqu'à ce que victoire s'ensuive. Parce que, à l'instar de mon cœur, c'est aussi mon corps que je mets à la disposition des femmes.
Nos lecteurs ont la parole - Jean-Georges Prince
Au nom du pouce, des filles et des sains d’esprit...
OLJ / le 08 avril 2014 à 00h10

