Ce personnage, cette ombre géante, solitaire et noire se profile sur les toiles monumentales accrochées sur les cimaises du Beirut Exhibition Center. On en compte une bonne quinzaine, dont certaines dépassant les trois mètres. «Si je pouvais les faire plus grandes, je n'aurai pas hésité une seconde», indique l'artiste qui voudrait par cela déstabiliser l'égocentrisme du visiteur et lui rappeler que «nous ne sommes finalement que des acteurs momentanés d'une histoire qui disparaîtra à jamais.»
Alfaraji décrit son œuvre comme étant en relation avec des questions existentielles. Le «voyeur» est ainsi confronté à une figure solitaire qui apparaît toujours de profil. Une silhouette sombre contrastant avec un arrière-fond clair et dont l'œil unique fixe le promeneur en lui transmettant toute une foule d'émotions. Si l'œil (du cyclope ou du cyclone?) et sa courbe externe descendante racontent la tristesse, la solitude ou le moral en berne, donc le sensible, la forme du corps dissémine, elle, des idées, des concepts autrement plus philosophiques. Ici, l'ombre prend son envol. Ailleurs, elle plonge la tête en avant. Dans d'autres œuvres, elle est multiple et tournoyante. Ou entourée d'oiseaux. Les intitulés sont comme des indices à déchiffrer: Once I Could Fly, In Baghdad, Under the Freedom Monuments, Sisyphus Goes on Demonstration.
L'histoire tissée autour de Alfaraji veut qu'il utilise son art comme un procédé cathartique pour guérir les blessures de son âme. L'artiste, né en Irak, a trouvé refuge aux Pays-Bas où il a entrepris ses études artistiques. Celui qui vit son exil comme une déchirure est influencé par ses origines irakiennes, mais aussi par le mouvement expressionniste allemand, par plusieurs maîtres, philosophes, écrivains, penseurs: Ibn Rushd, Hegel, Beauvoir et Halladj.
Après moult expositions à la galerie Ayyam (Londres, Dubaï, Damas), Alfaraji présente « Biographie of a Head » (Biographie d'une tête), qu'il prépare depuis un an et demi. Et notamment cette installation vidéo éponyme formée de milliers de dessins animés. Des dessins aux traits larges et monochromatiques, donnant corps à des thèmes universels comme l'injustice, la solitude et le temps.
«Sisyphe, Godot, vous, moi, l'homme de la rue, sommes tous unis dans le même cri: "où est ma liberté?" Une question plus pressante que jamais, plus d'actualité que jamais, avec tous ces chamboulements dramatiques sur la scène politique arabe», note l'artiste. Qui dénude donc la condition humaine à travers un langage pictural fort. Expression sincère et critique d'un artiste qui trempe son art dans des matériaux exotiques (encre indienne, charbon sur papier chinois imprimé) ou animés pour raconter la biographie d'une ombre (omnisciente) et d'une tête (bien pensante).
* « Biography of a Head », présentée par la galerie Ayyam en collaboration avec Solidere, arrangée par Mayssa Fattouf au Beirut Exhibition Center, nouveau front de mer, BIEL, centre-ville. De 11h à 20h. Tél. : 01/962000, ext. 2 883.

