Moyen Orient et Monde

L’erreur de stratégie de la Chine

22/02/2014

Il n'y a pas si longtemps, le rayonnement de la Chine était à son zénith. Les médias soulignaient la pondération de ses dirigeants dans leurs relations avec le monde extérieur, leur respect de l'opinion d'autrui, leur attitude d'écoute, leur humilité excessive et leur réticence à dispenser des conseils non sollicités. La Chine estimait que son succès suffisait en lui-même et qu'il était inutile d'en rajouter.
Cette période est révolue. Aujourd'hui, à l'image de beaucoup d'autres grands pays, ce sont des considérations de politique intérieure qui modèlent sa politique extérieure, notamment à l'égard de ses voisins dont elle ignore entièrement la sensibilité. Elle commence à susciter de l'inquiétude dans la région, et de ce fait le virage américain vers l'Asie, qui fut décrié pour sa mise en œuvre maladroite et ses conséquences involontaires, apparaît maintenant comme une bonne chose.
Comme pour d'autres pays, son passé pèse sur son comportement. Ainsi, depuis les traités de Westphalie en 1648, à quelques grandes exceptions prés, les pays européens ont compris les règles de base du jeu diplomatique et ils ont exporté vers de nombreuses autres régions du globe les concepts westphaliens, notamment celui de l'égalité des différents pays par rapport au droit international.
L'héritage de la Chine est différent. Elle considère ses voisins plutôt comme des vassaux que comme des égaux. Elle conçoit ses alliances surtout comme le résultat d'une stratégie basée sur l'idée que « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».
Aujourd'hui en Asie du Sud-Est, on voit souvent la Chine comme un pouvoir intimidant, faisant fi de l'opinion des autres et n'ayant aucun égard pour leur intérêt. C'est particulièrement évident avec ses voisins qui bordent la mer de Chine méridionale, l'espace maritime le plus important d'Asie du Sud-Est et ses voisins du Nord-Est (la Corée et le Japon). Elle veut assurer sa mainmise sur la mer de Chine méridionale, et dans le cadre de ce qu'elle appelle « ses intérêts vitaux », elle revendique la souveraineté sur un ensemble de rochers en mer de Chine orientale dont l'appartenance est contestée.
Il existe d'innombrables conflits de souveraineté à travers le monde, notamment en matière maritime. Mais la plupart des pays qui ont des revendications territoriales respectent une règle inscrite dans la coutume et le droit internationaux : un conflit de souveraineté se résout pacifiquement et aboutit à un accord par consentement mutuel. Une affirmation unilatérale de souveraineté engendre des tensions et augmente le risque de déboucher sur un conflit violent amorcé accidentellement ou par une faute de calcul.
En novembre dernier, la Chine décrétait unilatéralement une zone d'identification de défense aérienne en mer de Chine orientale. Elle a récemment introduit un système de notification pour la pêche en mer de Chine méridionale. Étant donné ses revendications territoriales, personne ne croit qu'il s'agit comme elle le dit de procédures de sécurité. C'est en réalité la mise en œuvre cynique de la tactique des petits pas : elle établit étape par étape sa souveraineté de fait sur les territoires qu'elle revendique.
Les dirigeants chinois ne croient pas un instant que les revendications territoriales de longue date de pays d'Asie du Sud-Est tels que le Brunei aient la moindre chance d'aboutir ou que leurs propres revendications risquent de tomber dans les oubliettes de l'histoire. L'approvisionnement en matières premières (en particulier les réserves d'hydrocarbure en mer de Chine méridionale) étant un élément déterminant de la politique étrangère de la Chine, ses revendications sont-elles motivées par des arrière-pensées économiques ? C'est possible, mais il existe une autre explication : les tensions politiques internes du pays.
Les dirigeants chinois et les stratèges (ces deux groupes ne se recoupent pas toujours) évoquent souvent l'aversion de leur pays à l'égard de la pagaille inhérente à la démocratie. « Le système politique chinois est plus ordonné et plus efficace », assurent-ils.
Tout système politique est confronté à des conflits d'intérêts qui peuvent rapidement dégénérer en véritable bagarre en l'absence de système de régulation. Or comme jamais auparavant, les institutions chinoises sont en concurrence. Les services de sécurité intérieure sont en concurrence avec les militaires en termes de budget et d'influence, et tous deux sont en concurrence avec les institutions civiles. Les différentes administrations s'ignorent les unes les autres. Les conflits de compétence entre elles remontent parfois jusqu'aux dirigeants du pays qui tentent de garder le contrôle et de maintenir un minimum d'équilibre.
Malgré les apparences, le programme de réformes du président Xi Jinping ne repose pas tant sur une grande vision pour l'avenir (ce qu'il appelle le rêve chinois) que sur la capacité de manœuvre au milieu des chausse-trappes de la politique chinoise pour que chacun soit suffisamment satisfait et ne se rebelle pas. On peut imaginer la montagne de problèmes qui l'attend chaque matin.
Avant tout, il doit maintenir des liens forts avec les forces de sécurité et l'armée. Sans leur soutien, il ne parviendra pas à mettre en œuvre les réformes dont le pays a besoin pour éviter la trappe des revenus moyens. Il va donc probablement faire ce que les dirigeants font partout ailleurs : choisir ses objectifs et ses priorités. Et comme le gouvernement chinois agite fréquemment le nationalisme pour détourner le mécontentement de la population tout en évitant d'être dépassé par sa base, il ne prend pas compte les sentiments des Japonais, des Coréens ou des Vietnamiens.
À moins qu'elle n'améliore ses relations avec ses voisins, l'image de la Chine sur la scène internationale va s'en ressentir. Elle pourrait redresser la situation en adoptant une attitude plus respectueuse à l'égard de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Anase). L'insistance des dirigeants chinois à mener des négociations bilatérales avec chacun des pays membres plutôt qu'avec l'Anase dans son ensemble alimente l'inquiétude et le ressentiment dans la région.
Elle devrait aussi abandonner l'argument douteux selon lequel se sont les États-Unis qui suscitent l'hostilité à son encontre dans la région, comme si une telle ineptie était dans les intérêts à long terme d'une Amérique déjà confrontée à suffisamment de problèmes. En commençant avec l'Anase, la Chine devrait encourager le développement de structures multilatérales capables de gérer les bénéfices économiques des territoires disputés. Comme le dit une expression américaine, les bonnes clôtures font les bons voisins !

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz
© Project Syndicate, 2014.

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UN GÉANT SUR DES PIEDS LILLIPUTIENS ! QU'UN SOUFFLE NÉGATIVEMENT ÉCONOMIQUE QUI SOUFFLERAIT DE L'OCCIDENT SUFFIRAIT À EMPORTER COMME UNE FEUILLE D'AUTÔMNE...

GEDEON Christian

La Chine? ou les Chines? Cet empire, l'un des plus vieux du monde, a son talon d'Achille...les Chines...et avec 300 000 000 de misérables migrants, la bombe à retardement le plus énorme qu'on ait jamais vu...300 000 000 millions...le chiffre donne le tournis....300 000 000 de gens précaires, qui vont de ci de là...la Chine est une équation où il n'y a que des inconnues...mais c'est aussi l'un des plus vieux empires du monde. Quand le Chine s'ébrouera, ben vous savez quoi, le monde continuera à tourner, en fait.

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