Natalia Kapoustina au piano et Roman Storojenco au violoncelle pour un menu choisi. Photo Hassan Assal
Pour les tendresses et colères d'un archet adroitement accompagné par un clavier aux cadences et rythmes bien mesurés, un public nombreux et fidélisé. Avec, point inattendu, la présence de beaucoup de jeunes. Et un duo de gens de la presse audiovisuelle, micro en main et appareil photo, avec flashes et écran allumés, au cœur même des pianissimos à couper le souffle. Sans que personne ne les arrête dans leur très libre circulation tout au long des escaliers de la salle. Et cela au dam des artistes sur scène et du public qui essaye de se concentrer sur un menu aux richesses sonores allant, un peu tous azimuts, des compositeurs baroques aux partitions romantiques.
Sous la flaque de lumière, un grand piano à queue et un pupitre pour violoncelle. Derrière les touches d'ivoire, Natalia Kapoustina, et pour manier l'archet, Roman Storojenco. Deux musiciens vêtus de noir, appréciés des mélomanes pour leurs nombreuses prestations : lui, surtout dans le cadre de l'Orchestre philharmonique libanais et elle, pour les mardis soir de musique de chambre.
Un menu joliment concocté, traversant l'espace et le temps et englobant des pages de J-S. Bach, Antonio Vivaldi, Girolamo Frescobaldi, Mikhaïl Glinka, Piotr Illitch Tchaïkovski, Karl Davidov et Félix Mendelssohn.
Ouverture avec une aria du cantor où le violoncelle mène une mélodie tout en tonalités feutrées, à l'architecture savamment dentelée, d'une exquise finesse. Musique empreinte de l'humanisme de la Renaissance et d'une certaine piété chrétienne où le clavier soutient par son accompagnement discret une narration en teintes lumineuses. Surtout pour le violoncelle qui a ici pour rôle « lead », à la fois chant et guide...
Suivent deux sonates (n° 3 en la mineur et n° 6 en mi mineur) aux quatre mouvements similaires (largo, allegro, largo, allegro) de Vivaldi. Le Prêtre roux y déploie une riche palette de rythmes et cadences pour un discours tout en nuances aux contrastes doucement soulignés. Cela coule comme de l'eau de source, même si parfois l'archet a quelque défaillance pour des notes molles et nasillardes.
Mais le petit massacre devait survenir avec la Toccata de Girolamo Frescobaldi. Pour des passages périlleux, requérant prouesse et célérité, le violoncelle s'emballe, déraille et accentue dissonance et rupture de rythmes. Un petit moment de confusion où clavier et archet avaient du mal à s'accorder.
Petit entracte pour reprendre le souffle après un morceau ardu et reprise avec un programme renouant avec la mélancolie (Séparation de Glinka), le lyrisme (un nocturne de Tchaïkovski, le plus cosmopolite des compositeurs russes), les angoisses vécues sur un tempo de tristesse (Solitude de Davidov, le plus virtuose des violoncellistes russes du XIXe siècle).
Avec ces trois pièces venues du pays des datchas, se clôt un cycle russe où violoncelle et clavier sondent les émotions humaines, en tonalités lentes, graves et frémissantes. Et là l'archet semblait de loin plus à l'aise pour exprimer un monde sonore vibrant de toutes les contradictions et tous les déboires affectifs.
Presque dans le même sillage est cette Chanson sans paroles de Félix Mendelssohn, à l'écriture fine et aux scintillements d'une grande élégance. Et comme une boucle qui se referme sur elle-même, la ronde des notes se termine avec un des plus célèbres airs de J.-S. Bach. Une aria pour que la joie demeure une prière, un pieux souhait que les cordes du violoncelle portent à un souffle empreint d'un palpable et ardent mysticisme chrétien.
Grande gerbe de fleurs, applaudissements et un bis dans la douceur des notes précédemment égrenées avant que le public ne se disperse dans le petit froid d'une nuit où la pluie tarde tant à venir.

