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Moyen Orient et Monde

Les enjeux de Genève 2

Tribune
21/01/2014

Prévue pour le 22 janvier, la conférence de paix Genève 2 intervient sur fond de chiffres absolument effrayants : la violence de la guerre civile syrienne a coûté la vie à près de 130 000 personnes, entraîné l'exode de 2,3 millions de réfugiés vers les pays voisins et provoqué sur le plan interne le déplacement de quelque 4 millions d'individus.


Les enjeux de cette conférence se révèlent par conséquent considérables, à la fois pour la Syrie et pour ses voisins, qui font face à un risque sérieux de déstabilisation. Le Liban héberge aujourd'hui plus de 800 000 réfugiés syriens. La Jordanie et la Turquie en accueillent chacune plus d'un demi-million. L'Irak en compte plus de 200 000 et l'Égypte environ 150 000. Ces chiffres, conséquence de trois années de guerre civile, sont tout simplement inacceptables.


Ce qui était dans un premier temps apparu comme une nouvelle phase des révoltes arabes de début 2011 est aujourd'hui devenu le conflit le plus grave qui ait jusqu'à présent marqué le XXIe siècle. Pendant ce temps, la communauté internationale fait preuve d'une division désastreuse. Depuis le début des combats, le président syrien Bachar el-Assad bénéficie du soutien international explicite de la Russie. Force est de concéder à la stratégie russe une cohérence et une orientation claires depuis le départ, ce dont l'Occident ne peut se prévaloir. Les États-Unis et l'Union européenne se sont jusqu'à présent montrés hésitants, ne se fixant aucun objectif clair dans la résolution du conflit. Cette indécision s'inscrit nettement en contraste avec les positions adoptées par l'Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar, qui soutiennent fermement l'opposition sunnite contre Bachar el-Assad, ainsi qu'avec l'attitude de l'Iran chiite et de son incarnation libanaise que constitue le Hezbollah, qui font preuve d'une détermination tout aussi profonde dans le soutien au régime.


La guerre civile syrienne a cristallisé cette difficulté géopolitique complexe qui caractérise depuis si longtemps la région : le clivage opposant les sunnites et les chiites. C'est bel et bien cette division sectaire qui sous-tend une lutte rampante entre l'Arabie saoudite et l'Iran pour le contrôle de la région. La radicalisation de l'opposition syrienne a cependant compliqué encore davantage la situation, imbriquant les problématiques les unes dans les autres – un peu à la manière des matriochkas, ces fameuses poupées russes. Les sunnites sont en effet eux-mêmes divisés, les forces les plus modérées s'opposant à une mouvance plus radicale, affiliée à el-Qaëda. En l'espace de quelques jours à peine, ces luttes fratricides ont récemment fait plus de 700 morts.


La situation s'est par ailleurs aggravée à la suite d'une réaction en chaîne d'événements survenus l'an dernier, amorcés par les accusations formulées par les Nations unies selon lesquelles le régime de Bachar el-Assad aurait recouru à des armes chimiques, et aboutissant à une entente entre les États-Unis et la Russie autour de la destruction de l'arsenal chimique du régime (démarche permettant ainsi d'éviter le lancement d'une intervention militaire occidentale peu planifiée et clairement inopportune). De toute évidence, cet accord a ainsi eu pour effet secondaire majeur de redonner un nouveau souffle au régime, déjouant les espoirs des groupes rebelles les plus modérés, et permettant aux forces proches d'el-Qaëda de rallier soutiens et énergies au sein de l'opposition.


Les conséquences de cette radicalisation se propagent aujourd'hui à la région et au monde entier. C'est ainsi que la Syrie constitue désormais une problématique de sécurité mondiale. La préoccupation première semble être passée de la nécessité de renverser Bachar el-Assad à celle d'anéantir el-Qaëda. La région se trouve plongée dans une profonde tourmente, et la présence de groupes affiliés à el-Qaëda représente une menace considérable pour tous. En effet, dix ans après le début de la guerre d'Irak, un certain nombre de forces affiliées à el-Qaëda ont repris le contrôle de villes irakiennes majeures, parmi lesquelles l'importante et très symbolique ville de Falloujah.


La conférence Genève 2 représente une opportunité d'appréhender ces dangers. Les difficultés entourant cette conférence sont cependant multiples. À ce jour, nous ne savons toujours pas qui représentera l'opposition syrienne, ni même si le Conseil national syrien ‒ qui exige de Bachar el-Assad qu'il se retire sans condition ‒ sera présent à l'événement. De son côté, le régime entend voir la conférence s'axer sur l'éradication d'une présence extrémiste croissante au sein de l'opposition, qu'il qualifie du terme générique de « terroriste ».


Par ailleurs, beaucoup ignorent à ce jour si l'Iran participera à la conférence. En tant qu'acteur-clé du conflit, l'Iran devrait jouer un rôle important dans sa résolution ; et cela d'autant plus que, malgré la réticence de l'Arabie saoudite et de l'opposition sunnite, les États-Unis et l'UE semblent de plus en plus disposés à accepter une participation iranienne aux négociations de Genève 2, notamment compte tenu des avancées accomplies dans la mise en œuvre de l'accord international conclu au mois de novembre autour du programme nucléaire iranien.


La conférence doit avoir pour priorité absolue l'instauration d'un cessez-le-feu. C'est là le seul moyen pour la communauté internationale de se concentrer à nouveau sur ce qui devrait constituer sa première préoccupation : mettre un terme à la souffrance du peuple syrien, lui restituer le contrôle de son pays et lui offrir une chance de bâtir l'avenir de paix qu'il mérite.


Au-delà des risques géopolitiques engendrés par la guerre civile syrienne, cette souffrance qui frappe plusieurs millions d'êtres humains résonne tel un cri d'appel à la fin des violences. Après trois ans de guerre, le cessez-le-feu constitue le meilleur chemin vers la paix. C'est la raison pour laquelle il est indispensable que nous ne gâchions pas l'occasion que représente Genève 2.

© Project Syndicate, 2014. Traduit de l'anglais par Martin Morel.

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