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Moyen Orient et Monde - Le Point

Des bienfaits de l’exil

Oublions un instant le marquis de Queensberry, les règles régissant l'escrime des poings et les gants protecteurs pour l'un comme pour l'autre des deux adversaires. Ici, le combat se déroule à poings nus et tous les coups sont permis. On voit maintenant les meilleurs alliés d'hier, devenus les pires ennemis d'aujourd'hui, recourir à un arsenal inédit d'accusations et de menaces. Ignorons aussi le nombre de rounds et les temps de pause. Ici, on se refuse à reprendre son souffle : l'invective y perdrait de son impact et l'opposition, celle des jeunes du juillet de la place Taksim, tout comme, bien plus ancienne, celle du Parti républicain du peuple créé en 1924 par Atatürk, n'y trouverait pas son compte.


Entre Recep Tayyip Erdogan et Fethullah Gülen, les sujets de discorde se multipliaient depuis deux ans, rendant de plus en plus improbable toute possibilité de solution. Et ce n'est pas la neutralisation de l'armée, cette troisième force qui fut, on a tendance à l'oublier, la gardienne autoproclamée des valeurs républicaines, qui s'aventurerait à lever l'incertitude présente. En d'autres temps, relève The Economist, les tanks auraient investi les grands carrefours des cités et les leaders politiques auraient été priés de ne plus se mêler de ce qui ne les regardait plus, quand ils n'allaient pas croupir dans quelque obscure geôle. On découvre, maintenant qu'est tombé le masque de la vertu dont se paraît le pouvoir de l'AKP, que les procès menés tambour battant contre la grande (pas si) muette étaient fabriqués de toutes pièces, que la « tentative de putsch » par exemple n'était qu'un inoffensif cas d'école inscrit au programme des académies militaires et que l'homme de la rue hésiterait longtemps avant de faire son choix entre les politiciens d'aujourd'hui et les hauts gradés d'hier tant paraît désastreuse l'image donnée au monde par une certaine démocratie qui se voulait un modèle dans cette partie du monde.


La grande purge initiée par le gouvernement à la suite du coup de filet du 17 décembre dernier (47 arrestations dont entre autres celle des fils de trois ministres et d'un dirigeant de la septième banque du pays, la Halkbank) a provoqué une cascade de licenciements et d'emprisonnements qui n'est pas près de finir. En week-end, des dizaines de cadres ont été renvoyés chez eux, dont des directeurs de banque ou d'entreprises de télécoms et des responsables de la télévision publique accusés d'avoir facilité le coup de filet du mois dernier ou encore d'avoir accordé une importance démesurée à l'événement. Les avaient précédés dans l'exil des milliers de policiers, une vingtaine de procureurs ainsi que quelques hauts fonctionnaires de cette même TV, impliqués dans « le complot » visant à provoquer la chute du gouvernement et à nuire à l'image de marque du régime.


En fait, le scandale ne pouvait survenir à un plus mauvais moment. Le Premier ministre se rend aujourd'hui mardi à Bruxelles afin de relancer les entretiens sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, un processus engagé en 1959 et retardé en raison de l'opération Attila (l'invasion de Chypre) en juillet 1974. Ankara ne peut plus faire valoir, comme autrefois, que « c'est l'UE qui a besoin de la Turquie » et non pas l'inverse. En juillet dernier survenaient les incidents d'Istanbul, précédés du coup d'accélérateur donné à l'islamisation de la société et suivis de la guerre à la corruption en décembre avec la dernière en date des contre-attaques de l'État. En ce début d'année, la croissance économique donne des signes d'essoufflement, la livre fait une crise d'anémie et la politique du « zéro problème » avec les pays voisins a cédé la place à une cascade d'incidents plus ou moins graves avec Israël d'abord, avec la Syrie ensuite, avec l'Égypte enfin, sans parler des relations avec les États-Unis, plutôt tièdes depuis la menace d'acquisition d'un système de défense chinois.


En près d'un demi-siècle, l'ardeur proturque des Six, passés depuis à Vingt-Huit, a baissé et certains membres s'interrogent sur les limites géographiques d'une Europe qui n'hésiterait plus à recevoir l'Ukraine ou même certains États balkaniques. Il y a quelques jours, Stefan Fuele, commissaire européen en charge de l'Élargissement du groupe, rappelait que la Turquie devrait respecter les règles régissant toute réforme de son appareil judiciaire, s'attirant une réponse à peine mesurée de Mevlüt Cavusoglu, ministre des Affaires européennes, et une autre réponse, beaucoup moins diplomatique, du Premier ministre lui-même (« Nous savons lire et écrire », a-t-il lancé devant un groupe de diplomates).


Ce que devient dans tout cela l'exilé de Saylorsburg (Pennsylvanie) ? Eh bien, il fait ce qui lui a si bien réussi jusqu'à présent : il attend...

 

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Entre Recep Tayyip Erdogan et Fethullah Gülen, les sujets de discorde se multipliaient depuis deux ans, rendant de plus en...
commentaires (1)

La Turquie s'effondrera comme l'Iraq et la Syrie. Nous attendons aussi, comme l'exilé de Saylorsburg, et la patience ça paie toujours.

Pierre Hadjigeorgiou

15 h 55, le 21 janvier 2014

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Commentaires (1)

  • La Turquie s'effondrera comme l'Iraq et la Syrie. Nous attendons aussi, comme l'exilé de Saylorsburg, et la patience ça paie toujours.

    Pierre Hadjigeorgiou

    15 h 55, le 21 janvier 2014

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