Menacé par une vaste enquête anticorruption et de plus en plus impopulaire, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a lancé l'offensive pour reprendre le contrôle de l'institution judiciaire qu'il accuse d'être noyautée par la confrérie du prédicateur musulman Fethullah Gülen, à l'aube d'une année électorale cruciale.
Depuis le spectaculaire coup de filet du 17 décembre, la guerre des mots est déclarée entre le gouvernement islamo-conservateur et la justice turque. Aux accusations de « complot », de « minicoup d'État » ou de « tentative d'assassinat » lancées par le pouvoir répondent les plaintes pour « violation de la séparation des pouvoirs » des magistrats. Dans une rare sortie publique, un des procureurs d'Istanbul en charge de l'enquête a distribué un communiqué sur les marches du Palais de justice accusant la police judiciaire d'avoir délibérément refusé, malgré sa demande, d'interpeller une trentaine de personnalités proches du pouvoir et de l'avoir dessaisi du dossier. Deux des plus hautes institutions judiciaires, le Haut-Conseil des juges et magistrats et le Conseil d'État, sont sorties de leur réserve pour dénoncer les pressions et accusations du pouvoir sur la justice et de la police dont plusieurs dizaines des plus hauts gradés ont été écartés. Sûr du soutien d'une majorité des électeurs, M. Erdogan s'est fait à plusieurs reprises menaçant contre les juges. « Nous sommes à la fois l'exécutif et le judiciaire », a-t-il proclamé devant ses partisans.
Dans la perspective des élections municipales de mars et présidentielle d'août, cruciales pour son avenir politique, le Premier ministre a donc décidé, selon les médias turcs, de reprendre le contrôle politique de la justice. Dans sa ligne de mire, le Haut-Conseil des juges et magistrats (HSYK), déjà réformé en 2010 pour y réduire l'influence des tenants de « l'ancien régime » kémaliste et laïque. Mais cette mise au pas s'annonce délicate, l'AKP ne disposant pas de la majorité des deux tiers à l'Assemblée nécessaire pour modifier la Loi fondamentale. Et l'opposition a déjà annoncé qu'elle s'y opposerait catégoriquement. « L'État de droit est un principe que nous sommes tous tenus de respecter et de protéger », a souligné Atilla Kart, député du principal parti d'opposition, le Parti républicain du peuple (CHP). Le chef de l'État Abdullah Gül pourrait également s'y opposer. Réputé proche de la confrérie Gülen, le président a fait plusieurs fois entendre sa différence avec le Premier ministre ces derniers mois, notamment lors de la vague de manifestations sans précédent qui a fait tanguer le pouvoir en juin dernier.
Un tribunal d'Istanbul a dans ce contexte rejeté hier la demande de mise en liberté d'une dizaine de personnalités incarcérées dans le cadre de la « conspiration du 17 décembre », selon les termes de M. Erdogan.
Par ailleurs, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, est attendu demain en visite officielle en Turquie, alors que l'enquête anticorruption s'intéresse notamment à des ventes illégales d'or à Téhéran, a-t-on appris hier de source officielle turque.
(Source : AFP)

