Ça y est. Les ruelles de mon quartier et de la grande ville scintillent de guirlandes lumineuses. À moitié éteintes parce que recyclées, sans harmonie, sans concept, individualistes et claniques, comme nous, glorieux citoyens, mais c'est Noël à Beyrouth, bel et bien.
Contre vents et marées, contre conflits et dangers, le manteau (blanc) de la Nativité peu à peu nous enveloppe de sa chaleureuse et conviviale ambiance. Tel un sursis, le temps juste de fêter avec le reste de la planète Terre, de quelques soirées et d'un réveillon, juste le temps de monter et de démonter le beau sapin, de manger la dinde et le caviar de l'année, tout le monde pose les armes.
Noël et ses armistices éphémères. Monsieur et madame remettent leur audience de divorce au 2 janvier. Les deux frères s'arracheront le testament de papa plus tard. Le magnanime proprio évincera son locataire désargenté après les douze coups de minuit. Dans sa berline aux vitres fumées, mademoiselle daigne, de sa main diamantée, tendre quelques billets au gosse de suif qu'elle a accusé toute l'année de mendicité criminelle organisée. Bleu, jaune, vert, blanc et autres couleurs de l'arc-en-ciel ferment leurs grands becs vides juste le temps de permettre à nos écrans de télé de nous faire miroiter, tel un mirage, un bonheur festif. Même la Croix et le Croissant s'emboîtent, juste le temps. Once upon a December, tout le monde s'aime, tout le monde est content.
Certains(es) qualifieraient cette drôle de pirouette annuelle d'hypocrisie flagrante. Je la trouve au contraire émouvante et, s'il fallait beaucoup gratter, réelle. Cet échantillon d'une lune de miel générale, nationale, me fait penser qu'aux confins du fond, elle fut un jour la règle.
Si seulement...
Non, il n'est rien de plus manipulable que nous. Marionnettes imbéciles heureuses. Quand il s'agit d'accepter l'autre, nous, dernier bastion aux 18 confessions, sommes les rois du faux-culisme élevé au rang de la diversité.
Eux, une main sur la barbichette d'en face, l'autre à la tâche. Ils parent leurs maisons des plus grands et des plus beaux sapins, concoctent le dîner du 24 et déclinent toute invitation afin de réveillonner en famille. Ils veulent partager la joie d'une certaine Nativité divine d'un certain Sauveur dont ils se fichent royalement, certes. C'est peut-être le plaisir de fêter quelque chose et de s'offrir des présents. Mais le fait est qu'ils adoptent au lieu de rejeter. Juste le temps.
Eux, une main sur la barbichette de l'autre face, l'autre main au calepin. Ils notent soigneusement les multiples « iftars » auxquels ils sont conviés en ce mois saint de sacrifice. Certes, ils n'en ont que faire de la souffrance physique que les autres s'infligent par croyance. Ils aiment le côté mondain m'as-tu vu de ces bouffes nocturnes souvent high profile. Mais le fait est qu'ils adoptent au lieu de rejeter. Juste le temps.
Deux mois l'année, nous nous apprivoisons, nous faisons fi d'une hostilité confessionnelle mutuelle, inscrite dans notre ADN modifié à l'usure et nous tendons la main. Celle que nous libérons momentanément de l'emprise de nos marionnettistes assoiffés de pouvoir. Celle qui ne tient pas la barbichette.
Le reste du temps, on se guette au tournant. Au lendemain des confettis et des convivialités, « le premier de nous deux qui rira aura une claquette ». Et quelle claque !
Y en a des sociales, des émotionnelles, des professionnelles. Les amours mixtes qui filent le parfait élan jusqu'au jour où elles sont écartelées parce qu'elles refusent d'en baptiser les fruits. L'entrevue de travail avortée parce qu'elle porte le voile. Les amitiés de circonstances qui se fréquentent mais ne se supportent pas...Oui, bon.
Puis il y a celles qui sont de plus en plus douloureuses et auxquelles l'histoire n'a rien appris.
Celles qui sont graves parce qu'on ne sait même plus pourquoi il faut qu'on les inflige. Celles qui sont devenues mécaniques parce qu'on nous a programmés ainsi. Celles qui sont fatales parce que la violence n'a pas de limite et que le ridicule tue.
Pirouette, barbichette, mitraillette. Une équation qui finit par ressembler à une rengaine qu'on fredonne parce que l'on a commencé. Parce qu'on nous a convaincus, qu'à toutes fins utiles, la Croix et le Croissant n'ont pu s'aimer.
Dans la dernière scène de Médée, la tragédie d'Euripide, Jason demande à Médée : « Pourquoi les as-tu tués ? » et Médée de lui répondre : « Pour faire ton malheur. »
Mais pourquoi veux-je faire ton malheur ?
Je ne sais pas. Je ne sais plus. À la limite, je m'en balance.
Si seulement...
En dessous de toutes les strates d'erreurs historiques, il y aurait encore Beyrouth qui scintille de sapins et de palmiers, même à moitié cramés, juste le temps... d'une éternité.
Anne O. BAYRUTI
(A.K.A. Anne Onyma)


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