Sans Nelson Mandela, le cauchemar de l'apartheid en Afrique du Sud aurait fini par s'achever. Ses hommes de main étaient intolérables dans un pays civilisé, et la patience du monde avait atteint sa limite à leur sujet. Mais sans le leadership moral et politique imposant de Mandela, la transition aurait été longue, laide et sanglante au-delà de toute mesure.
Un dirigeant afrikaner, F. W. De Klerk, est parvenu à comprendre – tard, mais pas trop tard – ce que l'époque réclamait, et il a bien mérité de partager le prix Nobel de la paix de 1993 avec Mandela. Mais c'est Madiba – le nom tribal dont les Sud-Africains de toutes castes et de toutes couleurs le surnomment aujourd'hui avec affection – qui a fait la différence.
J'ai eu la chance, en tant que ministre des Affaires étrangères de l'Australie à l'époque, d'être l'un des premiers fonctionnaires étrangers à l'accueillir après sa libération de prison en février 1990 – quelques jours plus tard à Lusaka, où il s'était rendu à la rencontre de ses collègues de l'African National Congress en exil. En approchant de la réunion, j'étais excité mais nerveux. La réalité de l'homme pourrait-elle correspondre à mes attentes ? Mandela avait longtemps été mon héros personnel, depuis mes années d'étudiant dans les années 1960, lorsque – comme tant d'autres de ma génération – j'étais un militant antiapartheid. Nous savions que les risques que nous courions d'être malmenés ou arrêtés lorsqu'ils manifestaient contre la visite des équipes de rugby des Springboks étaient entièrement insignifiants par rapport aux risques auxquels lui et ses collègues avaient été préparés. Nous savions par cœur les derniers mots de son discours du procès de Rivonia en 1964, l'une des affirmations les plus palpitantes que l'esprit humain ait jamais prononcées : « Une société libre... est un idéal pour lequel j'espère vivre et agir. Mais si besoin est, c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. » Mais quelle part de cette dignité et de cet idéalisme avait pu finalement survivre à l'épreuve de 27 ans de prison, la plupart du temps sur l'île de Robben dans l'Atlantique Sud ?
Je n'aurais pas dû m'inquiéter. Comme tant d'autres avant et après moi, j'ai été captivé dès le premier instant par le large sourire lumineux de Mandela, par son charme, par sa grâce infinie et par l'intelligence lucide avec laquelle il a discuté des problèmes de transition de son pays. Mais surtout, il y avait son extraordinaire, son incroyable manque d'amertume envers ses geôliers afrikaners. En fait, Mandela était aussi impatient de me parler que je l'étais moi-même en venant à sa rencontre. Il a tenu à remercier l'Australie pour le rôle très important que notre pays a joué dans le maintien de la pression pour le changement, en particulier sous le gouvernement de Bob Hawke, et en conduisant la charge mondiale des sanctions financières contre le régime de l'apartheid. Puis, assis face à face à la table de la salle à manger du président zambien, nous étions seuls tous les deux, pendant une heure ou plus, à bavarder confortablement sur tout, les sanctions des Nations unies, la fin de la guerre froide, la carrière de nos enfants.
De toutes les rencontres avec tous les dirigeants et personnalités internationaux du monde entier au cours de toutes mes années de vie publique, je n'ai aucun doute sur celle qui m'a procuré la plus grande joie. Mandela est tout simplement l'être humain le plus impressionnant et le plus décent que j'aie jamais rencontré ou qu'il est probable que je puisse rencontrer à l'avenir. Il s'agit d'ailleurs d'une impression qui ne s'est pas atténuée avec l'habitude. Nous nous sommes rencontrés un certain nombre de fois au cours des années suivantes, lors de ses visites en Australie et en Afrique du Sud – à son domicile de Soweto – et en une occasion mémorable où je l'accompagnai au match d'ouverture de la Coupe du monde de rugby de 1995, au stade de Newlands de Cape Town. Plus de 50 000 Sud-Africains – presque tous afrikaners, avec à peine un visage noir en vue – étaient là pour voir leur pays jouer contre le mien. Et quand le nouveau président s'est retrouvé sur le terrain pour saluer les joueurs, chacun d'entre eux semblait crier d'une seule voix : « Man-del-a ! Man-del-a ! » Si l'on peut soutenir que le leadership de Mandela, comme je le crois possible, a été d'une qualité unique dans ce siècle, l'occasion d'en faire l'expérience de première main a été un privilège unique dans une vie.
Quand il s'agit de leadership national à un moment de fragilité et de transition, tant de choses paraissent dépendre du hasard. Un pays va-t-il se retrouver doté d'un MilosEvić ou d'un Mugabe, d'un Atatürk ou d'un Arafat, d'un Rabin qui peut voir et saisir le moment et changer de cap, ou de quelqu'un qui en sera incapable ? L'Afrique du Sud a eu la chance quasi miraculeuse d'avoir un Nelson Mandela. Sa mémoire sera chérie aussi longtemps que l'histoire continuera de s'écrire.
© Project Syndicate, 2013.


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