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Nos lecteurs ont la parole

La guerre de Syrie n’aura pas lieu ?

Sagi SINNO
1935, période de l’entre-deux-guerres mondiales. Jean Giraudoux, pacifiste convaincu, écrit La guerre de Troie n’aura pas lieu. Maître en anachronismes, il utilise cette période spécifique de l’Antiquité grecque pour dénoncer les préparations à la guerre et le bruit de bottes qui se faisait déjà entendre, notamment par les dictatures montantes, dans toute l’Europe. Face à l’horreur perpétrée actuellement par certains régimes, il est permis de se demander si Giraudoux n’aurait pas, aujourd’hui, changé de camp, et s’il n’aurait pas, au moins, prêté les plus beaux passages de sa pièce au camp soutenant la guerre contre ce régime. Cela n’aurait rien d’une tentative de déformation ni de dénaturation de sa pièce mais, au contraire, cela pourrait s’inscrire dans la continuité de son esprit pacifiste et humaniste.
Depuis l’annonce des États-Unis et de la France de leur intention de frapper le régime syrien en riposte aux attaques chimiques qu’il a lancées contre sa population, on assiste à une avalanche de controverses juridiques autour de la légalité d’une telle intervention. Comment peut-on lancer une guerre contre un État souverain sans l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, et en l’absence d’une situation de légitime défense pour les principaux belligérants ? Le principe de la responsabilité de protéger pourrait-il constituer une base suffisante pour une telle intervention, notamment en l’absence d’un aval du Conseil précité ? L’intervention légitime, mais illégale, au Kosovo (selon les mots de la secrétaire d’État américaine de l’époque, Madeleine Albright) constitue-t-elle un précédent suffisant sur lequel on pourrait s’appuyer pour une frappe contre le régime syrien ? Au bout de deux ans et demi, quasiment aucun mot sur un conflit internationalisé et fratricide, bon nombre d’éminents juristes préférant plonger dans un sommeil profond. Soudain, ils se sont réveillés. Un peu bizarre. On a même eu l’immense privilège d’avoir des leçons gratuites de légalité internationale d’un certain champion du droit international qui a largement fait ses preuves, par exemple, en Géorgie (invasion de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie en 2008), ou au Caucase plus généralement et qui, par ailleurs, est le premier fournisseur mondial d’armes aux dictatures et un expert chevronné en droits de l’homme. S’armant d’hypocrisie, certains préfèrent toujours se cloîtrer derrière la rigidité de certains principes (l’intangibilité de la souveraineté étatique), et fermer les yeux devant les massacres perpétrés. Mais ils oublient que, comme l’affirme Giraudoux dans sa pièce, avec des mots mis dans la bouche d’Hector, « le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. (...) Si le droit n’est pas l’armurier des innocents, à quoi sert- il ? ».
Effectivement, il est permis de se demander si le droit international, notamment le jus ad bellum (le droit de faire la guerre), ne sert pas à protéger des civils innocents massacrés par un régime despotique, à quoi servirait-il alors ? Si, par exemple, le principe du droit d’ingérence humanitaire, ancêtre de la responsabilité de protéger, n’avait pas été développé par la France (Bernard Kouchner, Mario Bettati) au début des années 90, beaucoup de vies humaines n’auraient pas pu être sauvées. La créativité juridique est souvent salvatrice, notamment quand elle est au service d’un idéal de justice et de paix.
Au niveau politique, c’est surtout l’excès de prudence et de vigilance qui est évoqué par la plupart des opposants à une intervention contre le régime syrien. Dans les débats parlementaires au Royaume-Uni, en France ou aux États-Unis, on expose tantôt le risque d’embrasement général de la région, tantôt les intérêts des pays intervenants qui seraient alors menacés (soldats de la Finul), ou la victoire éventuelle des islamistes extrémistes, etc. Un peu à l’instar des Alliés à Munich en 1938 (où ils ont accepté l’annexion par l’Allemagne de larges parts de la Tchécoslovaquie), ou de l’Union soviétique ayant signé un pacte de non-agression avec Hitler neuf jours seulement avant son invasion de la Pologne, certains préfèrent aujourd’hui choisir l’immobilisme et, en quelque sorte, pactiser avec le mal pour éviter son déchaînement à leur encontre. Dans une lettre à Chamberlain qui était largement acclamé et populaire après les accords de Munich, Churchill, dans une position très minoritaire à l’époque, avait affirmé : « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre. » La suite des événements a démontré la justesse de ses propos. En effet, comme le dit Giraudoux dans sa pièce, « le destin, c’est simplement la forme accélérée du temps ». Parfois, la guerre fait partie de ce destin : nonobstant les tentatives de la contourner, son déroulement s’avère, tôt ou tard, inéluctable.
En réalité, la plupart des allégations, tant juridiques que politiques, avancées en Occident contre une intervention en Syrie s’apparenteraient parfois plus à des prétextes qu’à de véritables arguments de fond. Au-delà des formules de condamnation formelles, ces réticences cacheraient peut-être, à certains égards, une bonne dose d’indifférence. En effet, comme l’affirme Hélène dans la pièce de Giraudoux : « Les gens ont pitié des autres dans la mesure où ils auraient pitié d’eux-mêmes. Le malheur ou la laideur sont des miroirs qu’ils ne supportent pas. » Parfois même, dans certains débats, qui pourraient continuer après le début (ou non) de la frappe, l’indifférence est teintée d’une islamophobie à peine voilée. On a l’impression d’entendre ce qui suit : certes il y a eu des massacres terribles, et nous en sommes désolés, mais finalement cela ne nous concerne pas. De plus, la majorité démographique, d’une certaine couleur confessionnelle, islamistes ou pas, risque de reprendre, avec ses cris d’« Allah akbar » (que le sénateur McCain a dû expliquer et défendre lors de son intervention devant le Sénat américain), les rênes du pouvoir là-bas et de diriger le pays. Et on va les aider à le faire ? Non, mais, ça ne va pas ? Mieux vaudrait qu’ils continuent à s’entre-tuer. Khalil Gibran disait que « le désir est la moitié de la vie, l’indifférence est la moitié de la mort ». Si, lui aussi, était témoin de ce qui se passait actuellement, il aurait peut-être rayé le terme « moitié » de la deuxième partie de sa phrase.
Jamais l’indifférence ne peut fonder une politique étrangère. Ce sont les valeurs d’une civilisation qui seraient alors en cause, et son existence même qui serait en péril si elle choisit de fermer les yeux face aux atrocités commises dans le monde. « Les nations, comme les hommes, meurent d’imperceptibles impolitesses. C’est à leur façon d’éternuer ou d’éculer leurs talons que se reconnaissent les peuples condamnés » (Jean Giraudoux, pièce précitée).

Sagi SINNO
1935, période de l’entre-deux-guerres mondiales. Jean Giraudoux, pacifiste convaincu, écrit La guerre de Troie n’aura pas lieu. Maître en anachronismes, il utilise cette période spécifique de l’Antiquité grecque pour dénoncer les préparations à la guerre et le bruit de bottes qui se faisait déjà entendre, notamment par les dictatures montantes, dans toute l’Europe. Face à l’horreur perpétrée actuellement par certains régimes, il est permis de se demander si Giraudoux n’aurait pas, aujourd’hui, changé de camp, et s’il n’aurait pas, au moins, prêté les plus beaux passages de sa pièce au camp soutenant la guerre contre ce régime. Cela n’aurait rien d’une tentative de déformation ni de dénaturation de sa pièce mais, au contraire, cela pourrait s’inscrire dans la continuité de son esprit...
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