Cette indépendance, fruit de décisions internationales et de partage des intérêts occidentaux en Orient, allait, dès sa proclamation, attirer le mécontentement de la Syrie, dont la géographie allait subir un coup de ciseau touchant certaines de ses régions afin de les adjoindre au nouvel État proclamé du Grand Liban. Une telle initiative entraînera une reconnaissance syrienne « sans conviction » des frontières et de la souveraineté nationale libanaise, et une rancune profonde qui se traduira depuis, au niveau des relations bilatérales, par des frictions politiques régulières et des conséquences économiques souvent négatives pour le pays du Cèdre. Quelques années plus tard, un second État frontalier, Israël, allait lui aussi exprimer son rejet de la formule constitutionnelle et politique du Liban de 1943. L’attitude de ces deux pays riverains transformait ainsi le Liban en « État-tampon » !
Une interminable partie de « ping-pong » s’engageait alors sur la scène politique libanaise, les joueurs qui se sont livrés presque exclusivement à ce sport ont donc été la Syrie et Israël, avec pour arbitre l’Occident (représenté selon les époques par des États européens ou par les États-Unis). Tous les événements et les blocages graves qui ont constamment marqué l’évolution de ce pays depuis son indépendance et freiné la construction d’un État de droit et des institutions ont été l’œuvre de ce binôme diabolique qui, malgré des objectifs certainement différents, a toujours cherché à neutraliser et à diluer cette entité libanaise qui s’est érigée en porte-à-faux avec ses options politiques, sociales et culturelles. Le Liban a résisté avec beaucoup de courage et d’obstination, malgré sa vulnérabilité et ses moyens ;
il a souvent compté sur ses alliés occidentaux pour venir à son secours, mais c’est uniquement quand ces derniers étaient conjoncturellement en bonne posture internationale qu’ils arrivaient à l’aider à dépasser les épreuves auxquelles il était confronté. Mais est-ce le cas aujourd’hui, au moment où le pays est en pleine tourmente et que tout s’effondre progressivement, augurant d’une dilution quasi totale de toutes ses institutions ? Sans vouloir développer, au travers de ce rapide tour d’horizon, les différentes étapes de notre parcours national et les causes profondes ou immédiates qui nous ont amenés à la situation actuelle, il semble urgent de trouver le moyen le plus adéquat pour éviter que l’édifice ne s’effondre complètement et qu’avec lui ne s’effacent une page unique de cohabitation constitutionnelle intercommunautaire et pluriculturelle régionale et une démarche courageuse dans un Orient fermé et monochrome.
Dans ce trou profond dans lequel le peuple libanais tout entier se débat pour survivre une fois encore aux traquenards de l’histoire et de la géographie que lui tendent les intérêts stratégiques régionaux et internationaux par l’intermédiaire de leurs deux commanditaires, Israël et la Syrie, le temps n’est-il pas arrivé pour que toutes les composantes politiques et sociales intérieures prennent enfin conscience de l’obligation de s’attacher à protéger une identité nationale commune contre toutes les manipulations étrangères dévastatrices et destructrices ?
Ce questionnement s’adresse autant aux représentants de la révolution du Cèdre qu’à ceux de l’axe syro-iranien, le Hezbollah en tête. Il a pour but d’attirer l’attention des antagonistes sur la nécessité pour chacun de faire le choix entre un mariage heureux et serein et une passade, aussi excitante fut-elle. Toute aventure a un épilogue, et toute magie va en s’atténuant. Ne résiste à l’usure du temps que la foi profonde en l’homme et en son histoire. Or le Liban de 1943 est un creuset riche d’humanisme et d’humanité ; telle est son identité fédératrice et réunificatrice. C’est cette sigha qui doit être le ciment de ce tissu sociopolitique et en dehors de laquelle point de salut.
Cette unicité et cette spécificité devraient amener tous les partis à réaliser la richesse de ce peuple et le devoir de se solidariser avec lui exclusivement pour le protéger contre tous les dangers, lui donner toutes les chances de se développer dans la stabilité et la paix, et ramener tous ses enfants éparpillés aux quatre coins de la planète pour reconstituer l’État et construire une véritable nation dont ils seront fiers. Et si la réalisation d’un tel défi pouvait être relevée au travers d’une décision nationale unanime consistant dans une requête internationale pour l’obtention d’un statut de neutralité permanente, c’est aujourd’hui avant demain qu’il faut agir, d’autant que le panorama stratégique régional est en mutation et certainement en pleine gestation.


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