Aujourd’hui, Saïda sent la mort : les rues sont dévastées, des dizaines d’immeubles sont démolis et l’odeur de la poudre noire a envahi jusqu’aux chambres des maisons alors que l’horreur pénètre le cœur, le système nerveux et même les os. Je n’ai que 21 ans, et j’ai vécu quatre guerres (j’espère qu’elles sont les dernières, sinon la jeunesse continuera à frapper aux portes des ambassades) : l’opération ‘‘Raisins de la colère’’ en 1996, la guerre de l’été 2006, la guerre de Nahr el-Bared en 2007 et celle-ci qui a duré deux jours, sans oublier bien sûr l’invasion de Beyrouth en 2008 et la série des assassinats politiques depuis 2004. À vrai dire, je n’ai personnellement pas vu autant d’horreur et d’atrocité durant les guerres contre Israël que durant celle-ci. Aujourd’hui, le silence et l’inquiétude règnent dans les rues jonchées de bris de verre; les immeubles sont devenus noirs... Où donc sont la belle odeur des fleurs d’oranger et l’azur de l’été? Saïda n’est plus qu’une Thèbes livrée à la haine noire.
On a dit que les journées de folie naissent uniquement dans les milieux populaires. Ce n’est pas vrai : j’ai vu, lu, entendu durant ces deux jours des échanges d’insultes sur les réseaux sociaux entre de soi-disant amis qui appartiennent à des milieux cultivés ; qui, comme moi, sont des étudiants universitaires. Des jeunes de confessions différentes s’attaquent et même quand il s’agit de soutenir moralement l’armée libanaise, c’est le politique qui prévaut, le confessionnalisme alors que l’appui devrait être unanime et obligatoire. Les jeunes du Liban n’ont pas connu la guerre civile et ne partagent pas apparemment les affreux souvenirs ineffaçables de la mémoire de leurs parents. Par conséquent, ils n’ont pas peur de la guerre; au contraire, ils la glorifient au nom de Dieu, de Mohammad, Omar, au nom de Hussein et de Ali.
Encore des mots, rien que des mots qui me viennent à l’esprit, des mots de Wajdi Mouawad:
«Il y a deux jours, les miliciens ont pendu trois adolescents réfugiés qui se sont aventurés en dehors des camps. Pourquoi les miliciens ont-ils pendu les trois adolescents? Parce que deux réfugiés du camp avaient violé et tué une fille de Kfar Samira. Pourquoi ces deux types ont-ils violé cette fille? Parce que les miliciens avaient lapidé une famille de réfugiés? Pourquoi les miliciens l’ont-ils lapidée? Parce que les réfugiés avaient brûlé une maison près de la colline du thym. Pourquoi les réfugiés ont-ils brûlé la maison? Pour se venger des miliciens qui avaient détruit un puits d’eau foré par eux. Pourquoi les miliciens ont détruit le puits? Parce que des réfugiés avaient brûlé une récolte du côté du fleuve du Chien. Pourquoi ont-ils brûlé la récolte? Il y a certainement une raison, ma mémoire s’arrête là, je ne peux pas monter plus haut, mais l’histoire peut se poursuivre encore longtemps, de fil en aiguille, de colère en colère, de peine en tristesse, de viol en meurtre, jusqu’au début du monde (...) Apprenons à lire et à chercher, à relire et à rechercher car “si [on] veut s’en sortir, [on] doit apprendre à lire, écrire, compter, parler et penser”.»
«Il faut couper le fil [de la haine]» pour ne plus revivre des Incendies. Comment?
La réponse ne se trouve certainement pas dans la rue.
La coupure ne se fera pas à travers les fusils et les bombes.
Tissons le fil de l’amour et chantons la paix.
Vénérons le Liban, seulement le Liban. Et vénérons Dieu, l’amour et la beauté pour avoir créé l’homme. Comment les Libanais s’acharnent-ils sur les églises et les mosquées? Pourquoi se détestent-ils au point de s’entre-tuer? Mais en tuant la créature, on tue le Créateur!
Aimons-nous les uns les autres Que les visionnaires et prophètes du XXIe siècle nous illuminent le chemin. Ils sont des hommes dont le seul outil est le mot; ce sont les hommes de lettres, de théâtre, de cinéma, de musique, de danse, de sculpture et de peinture
Lisons, écoutons et observons leurs œuvres, elles nous guideront.
Sissi BABA

