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Culture - Performance

« 33 tours » et puis... mourir

Après Avignon en 2012, en escale à Beyrouth avant une nouvelle tournée européenne, Lina Saneh et Rabih Mroueh ont donné à voir « 33 RPM and a few seconds » (33 tours et quelques secondes) dans le cadre de Homeworks 6, au théâtre al-Madina*.

Un théâtre où le personnage principal est une page Facebook.

Sur les planches, le rideau est tiré, le décor est prêt à accueillir les acteurs. Qui ne se montreront jamais. La scène – où résident tapis, bureau, ordinateur, pile de livres, de feuilles, télévision, imprimante – restera vide de toute présence humaine tout au long de la performance. Dépeuplée mais pas inanimée. Donnant le « la », un vieux tourne-disque se met en branle et égrène un enregistrement live du Dernier repas de Brel. Cet hymne du condamné (ne le sommes-nous pas tous, par le simple fait d’exister?) sera suivi par un véritable bal orchestré à distance par Rabih Mroué, aperçu dans la salle des contrôles. Face aux spectateurs, une chambre où toutes les machines continuent à vivre, à sonner, à vibrer, à transmettre leur flux de messages, à communiquer. Télé, répondeur, imprimante, page Facebook, téléphone portable. Les technologies du passé se mêlent à celles du présent, chaque «instrument » appartenant à une époque différente. Chaque «instrument» possédant une «écriture», une parole différente. Entre les messages sur Facebook, les SMS d’une amie à Londres qui tente par tous les moyens de regagner Beyrouth, les messages confidentiels laissés sur le répondeur et les reportages transmis à la télé, mêlant images des révolutions arabes et des talks-shows sociaux politiques. Kesaco alors? Un artiste libanais, athée et anarchiste, s’est suicidé. Il s’appelle Diyaa Yamout, c’est écrit sur sa page Facebook. Une page projetée sur grand écran et sur laquelle défilera, une heure durant, une pléthore de messages, réactions diverses allant crescendo, à la nouvelle de la mort. Entre l’incrédulité, l’étonnement, la colère, l’incompréhension, les inévitables RIP, les récupérations politiques, les accusations haineuses, les débats confessionnels, les cris au complot, les tirades philosophiques, les accolades d’amitié, et les «like». Après tout, nous sommes bien sur un réseau social, parfois asocial, il est vrai.
Ce réseau, avec ses révolutions et circonvolutions, inspire de plus en plus l’œuvre du tandem Mroué/Saneh. Une œuvre artichaut qui accumule plusieurs couches et niveaux de lecture. Mais dont le cœur interroge des constantes: la question de la représentation, les lignes brouillées du réel et de la fiction, un rapport critique à l’histoire, la présence de morts...
Des thèmes présents dans 33 RPM and a few seconds, une performance inspirée (on le devinera après) du suicide d’un jeune militant des droits de l’homme. Non, il ne s’appelle pas Diyaa Yamout. Mais après une recherche Google, on découvre un autre personnage, ayant vécu sur Internet entre le 11 août 2010 et le 4 septembre 2011. Sa dernière intervention personnelle: une phrase, écrite sur sa page Facebook, ultime révérence avant le saut final, dans laquelle il reprend une citation de la poète et activiste américaine Voltairine de Cleyre (1866-1912): «Je meurs comme j’ai vécu, esprit libre, une anarchiste, n’ayant fait aucun serment d’allégeance à un dirigeant sur la terre ou au ciel.» Lui, c’est Nour Merheb, militant des droits de l’homme, notamment connu pour ses batailles contre les tribunaux militaires au Liban, retrouvé sans vie dans un chalet à Amchit le 16 septembre 2011. Le jeune homme de 25 ans se serait suicidé en inhalant du hélium. Une vidéo filmée par le militant aurait été laissée sur son téléphone portable, dans laquelle il explique (ou plutôt pas) les motifs de son acte désespéré. Le seul acte de liberté que la vie nous accorde, selon ses dires. Près du corps, également, un bout de papier, où il a griffonné: «Ne me touchez pas, appelez le 112.» Plusieurs éléments portent à croire que Diyaa est inspiré de Nour. Premier indice: ce message du «112» figure sur le poster de la performance. Deuxième indice: la citation de Cleyre est également affichée sur le mur Facebook de Diyaa. Troisième indice: Diyaa, en arabe, est synonyme de Nour, signifiant lumière. Yamout veut évidemment dire « en train de mourir». Quatrième indice: le message final qui s’affiche en gros plan, sur l’écran Facebook de Diyaa, est signé par un certain Nour, dont le profile pic est toute noire. «Dors bien, bel enfant», phrase de clôture du spectacle.
Hommage à Nour, donc, ce 33RPM (qui se traduit par 33 révolutions par minute et quelques secondes)? Sans doute. Mais aussi, et surtout, l’occasion de soulever plusieurs questions, parallèles à celles du printemps arabe. Questions des infos et des intox, questions de la représentation du soi et du deuil dans le monde virtuel. Mais aussi du militantisme, de l’engagement, de la société libanaise et de ses fractures, des frontières de plus en plus brouillées entre le public et le privé, l’intime et le politique, la présence et l’absence des morts. Mais aussi celle des vivants.

*Le samedi 25 mai (à 21h et à 22h) et le dimanche 26 mai (à19h, à 20h, à 21h et à 22h), Rabih Mroueh présente, avec Yaser Mroué et Sarmad Louis, « Riding on a cloud », au théâtre Babel, Hamra, réservations au 70/ 841 580.
Sur les planches, le rideau est tiré, le décor est prêt à accueillir les acteurs. Qui ne se montreront jamais. La scène – où résident tapis, bureau, ordinateur, pile de livres, de feuilles, télévision, imprimante – restera vide de toute présence humaine tout au long de la performance. Dépeuplée mais pas inanimée. Donnant le « la », un vieux tourne-disque se met en branle et égrène un enregistrement live du Dernier repas de Brel. Cet hymne du condamné (ne le sommes-nous pas tous, par le simple fait d’exister?) sera suivi par un véritable bal orchestré à distance par Rabih Mroué, aperçu dans la salle des contrôles. Face aux spectateurs, une chambre où toutes les machines continuent à vivre, à sonner, à vibrer, à transmettre leur flux de messages, à communiquer. Télé, répondeur, imprimante, page...
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