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Nos lecteurs ont la parole

« J’ai 10 ans et je veux mourir »

Cyril SAHYOUN
Dix sept heures dans un centre hospitalier de Manhattan. Deux cents visites quotidiennes aux urgences pédiatriques. Chaque jour. Parmi elle cet après-midi-là, un garçon de 10 ans. Sur le dos du dossier blanc qui sert à reconnaître les urgences psychiatriques, une complainte en quelques mots : « A fait des commentaires suicidaires. »
Les infirmières postées à la porte d’entrée de mes urgences pour trier les patients n’ont pas l’habitude de se tromper. Et quand elle le font, elle ne sont jamais coupables de plus qu’un peu d’exagération. Ces quelques mots, écrits rapidement juste en dessous du jeune âge de l’enfant, étaient inquiétants.
Steven a 10 ans tout juste. D’après lui, il est trop gros. On le lui répète tout le temps. À l’école, dans le bus scolaire, à la maison, et un peu partout ailleurs aussi. Au point qu’aujourd’hui, il n’a plus aucune estime de soi. Il se déteste. Il dit qu’il faut qu’il mange moins, et que ce n’est que comme ça qu’il perdra du poids. Il dit qu’il sera alors apprécié. Il dit aussi que dans sa maison, ses parents crient souvent, sa mère a les larmes aux yeux plusieurs fois par jour, et son papa, qu’il aime très fort, n’a pas l’air très joyeux non plus.
Steven est timide mais me salue quand même avec une poignée de main. Il est calme, doux, et est évidemment très sensible à son entourage : « Est-ce qu’il y a beaucoup d’enfants malades aujourd’hui? » me demandera-t-il durant sa visite. Il me raconte alors sa journée et l’incident dans l’autobus de l’école, suite à quoi il fut mené aux urgences. Depuis qu’un camarade de classe a propagé un mot où Steven avait écrit « Je suis trop gros, tout le monde me déteste, je veux mourir », il est assujetti à l’intimidation quotidienne de plusieurs élèves de sa classe qui l’appellent « garçon suicidaire ». Ça fait plusieurs mois que ça dure, et Steven dit en avoir marre. Bien mieux que beaucoup de mes vieux adolescents, il s’exprime ouvertement, me racontant que tout ce qu’il veut, c’est une vie normale. Il se trouve « un peu original » et voudrait qu’autour de lui, les gens acceptent cela et le laissent tranquille. Dans le bus cet après-midi, un camarade de classe, à force de lui répéter « garçon suicidaire », l’a fait enrager, crier du fonds de ses poumons, mentionnant encore une fois, qu’il « voudrait en finir ». Tout juste 10 ans. Ce n’est pourtant pas très long pour vouloir en finir.
Outre-Atlantique, on appelle du « bullying ». De l’intimidation, du harcèlement. Scolaire souvent mais beaucoup aussi « cyber », sur Internet, à travers les réseaux sociaux. Cela est défini comme « une violence répétée qui peut être verbale, physique ou psychologique ». Ce n’est certainement pas un nouveau concept, certains pensent même – à tort – que c’est une façon adéquate de former des personnalités fortes. De former des « hommes » qui apprendront à se défendre et à grandir. Facile à dire, alors que les conséquences psychologiques sont évidentes et graves, et que de nouveaux rapports apparaissent tous les jours, illustrant la relation entre le harcèlement scolaire, la perte de l’estime de soi, et dans des cas sévères et pas très rares, des tentatives et des succès de suicide. Et des échecs de la vie.
L’unité psychologique des urgences est intervenue auprès de Steven et de sa famille, et l’a intégré dans un programme régulier de soutien psychologique. Cinq autres urgences psychiatriques se sont présentées ce même après-midi. Je vous donne mon avis : c’est beaucoup trop.
Ce soir-là, lorsque est venu le moment pour Steven de rentrer à la maison, j’ai rappelé à sa mère en larmes, encore une fois, que nos urgences étaient à leur disposition, à elle et à son fils, dans le cas où les choses ne s’amélioreraient pas dans les prochaines semaines.
Steven a alors pris sa mère dans ses bras et juste assez haut pour que je réussisse à l’entendre, il lui murmura : « Je suis là pour toi aussi, maman. »
Et juste à ce moment-là, une lueur d’espoir emplit les 40 lits de ma salle d’urgence.

Cyril SAHYOUN
Dix sept heures dans un centre hospitalier de Manhattan. Deux cents visites quotidiennes aux urgences pédiatriques. Chaque jour. Parmi elle cet après-midi-là, un garçon de 10 ans. Sur le dos du dossier blanc qui sert à reconnaître les urgences psychiatriques, une complainte en quelques mots : « A fait des commentaires suicidaires. »Les infirmières postées à la porte d’entrée de mes urgences pour trier les patients n’ont pas l’habitude de se tromper. Et quand elle le font, elle ne sont jamais coupables de plus qu’un peu d’exagération. Ces quelques mots, écrits rapidement juste en dessous du jeune âge de l’enfant, étaient inquiétants.Steven a 10 ans tout juste. D’après lui, il est trop gros. On le lui répète tout le temps. À l’école, dans le bus scolaire, à la maison, et un peu partout ailleurs...
commentaires (2)

Tres touchant vote article....C'est fou ce que les gens (enfants, adultes et parents!) sont parfois betes et mechants! Aucune empathie et envers un petit garcon de 10 ans! Heureusement qu'il est au Canada, dans un pays civilise ou on prendra bien soin de lui!

Michele Aoun

14 h 04, le 17 mai 2013

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Commentaires (2)

  • Tres touchant vote article....C'est fou ce que les gens (enfants, adultes et parents!) sont parfois betes et mechants! Aucune empathie et envers un petit garcon de 10 ans! Heureusement qu'il est au Canada, dans un pays civilise ou on prendra bien soin de lui!

    Michele Aoun

    14 h 04, le 17 mai 2013

  • Très touchant votre article et de par sa simplicité il exprime une situation alarmante que plusieurs (au Liban en particulier!) ne distinguent pas malheureusement! Je suis installée au Canada depuis 26 ans et j'ai vécu des situations similaires avec mon fils, mais ma force de caractère m'a permise de tenir tête à la direction de l'école, des profs et des parents de certains élèves pour arriver à enfin redresser la situation. Au Canada, suite à plusieurs suicides, les choses bougent plus rapidement maintenant et l'intervention et la prévention sont devenus très actifs. Des méthodes assez inspirantes à prendre en exemple sont en cours, tout comme des manifestations organisées par des élèves qui ont subi l'intimidation! Au Liban par contre, nous sommes loin de là, car l'intimidation ne se limite pas seulement au niveau des enfants, mais partout! Elle atteins même les adultes et fait partie du quotidien! Le plus grave, c'est qu'elle fait partie de la normalité !! Heureusement qu'il y a l'espoir pour garder une certaine lueur dans notre regard ...

    Tueni Myriam

    18 h 55, le 16 mai 2013

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