Son «Petit Journal», libre, effronté, et décalé, n’enchante pas que moi. Nous sommes certainement nombreux, au Liban comme ailleurs, à guetter les victimes quotidiennes du journaliste français, et à nous délecter des bons mots et des situations parfois grotesques dans lesquelles se retrouvent certains, piégés par «l’œil» impitoyable de Yann Barthès et de son équipe.
C’est que des émissions comme le «Petit Journal», tout comme «el-Bernameg» de Bassem Youssef, ou le «Daily Show» de l’Américain Jon Stewart et, dans une moindre mesure peut-être, le «Chi N.N.» d’al-Jadeed, ont cela d’intéressant qu’elles transgressent les règles de la langue de bois et encouragent la liberté de penser et de s’exprimer.
Oui, mais voilà : quand une certaine «libre» expression devient la seule voie possible, et la seule voix digestible, il faut reconnaître qu’elle cesse d’être libre. Revenons donc à l’émission du «Petit Journal» de vendredi dernier. L’invitée de jour? Frigide Barjot, la chroniqueuse et aujourd’hui activiste française qui a osé braver le «penser correct» du moment, en se montrant comme le porte-étendard de la «Manif pour tous», le chantre de l’opposition au mariage gay.
Contrairement à tous les invités de l’émission, Frigide Barjot n’a eu droit qu’à un accueil glacial sur le plateau, le public présent et soigneusement policé ayant, semble-t-il, été vivement prié de s’abstenir d’applaudir. À la limite de l’impolitesse et à l’opposé des supposées bonnes manières à la française.
Le crime de l’invitée du jour? Penser à contre-courant, affirmer que le mariage devrait rester une institution ouverte à un homme et une femme, et que les enfants non orphelins et non abandonnés devraient avoir droit à un papa et à une maman. Il n’en faut pas plus dans la France d’aujourd’hui pour être taxé d’homophobe, d’extrémiste, voire de fasciste honteux. Cela n’est pas sans rappeler les accusations d’intelligence avec l’État hébreu que récolte toute personne au Liban qui ose qualifier la Syrie de Bachar el-Assad d’ennemie.
La France baigne aujourd’hui en pleine chasse aux sorcières. Il devient quasiment interdit de penser librement, sous peine de se voir préparer une potence médiatique impitoyable, sans aucune chance de s’en sortir indemne.
La France pèche aujourd’hui par excès de démocratie. Finalement, les bouts se rejoignent. Car quand on se voit un peu trop vivement «encouragés» à s’aligner sur une ligne de pensée, à faire siennes de manière obligatoire des idées prédéterminées, on sombre, ni plus ni moins, dans le système de la pensée unique, avec ce qu’elle suppose d’abus et de débordements. Peu importe que cette pensée soit progressiste ou pas, peu importe que les idées nouvelles consistent en une avancée spectaculaire de l’espèce humaine. Tant qu’elle est obligatoire, tant que l’on est perçu comme fasciste quand on ne l’adopte pas, même l’idée la plus géniale du monde devient franchement mauvaise.
Il ne faut pas se leurrer: la montée d’un extrémisme de mauvais aloi en France, qui se permet des actes homophobes, et des attaques indignes et injustifiées envers les personnes qui pensent et vivent autrement (en tout cas librement), cette montée-là ne trouve ni sa cause ni sa raison d’être dans la «Manif pour tous» ou auprès des défenseurs d’une image, peut-être désuète, de la famille et du mariage.
Bien au contraire. C’est en réaction à la pensée imposée que de tels mouvements ont, de tout temps, été encouragés. C’est là qu’ils forgent leur présence, c’est dans l’extrémisme de l’autre camp qu’ils trouvent leur source et c’est à cette source qu’ils se nourrissent.
Il est amusant de constater que la France et les Français ont, encore aujourd’hui, une attitude hautaine de donneurs de leçons en matière de démocratie et de liberté de penser.
Ils en oublient que tout excès est source de rebellions, même s’il s’agit d’un excès pour la bonne cause. Car enfin, aucune cause, aucune idée, si moderniste soit-elle, si utile soit-elle, ne mérite que l’on interdise à l’autre de ne pas l’adopter.
Joumana DEBS NAHAS
Avocate au barreau de Beyrouth

