Or, le temps semble s’être figé au Liban. Gardienne de cet immobilisme qui emmure la femme libanaise dans un rôle asphyxiant : la société, constituée de femmes pour moitié. Les femmes s’autopiégerait-elles au Liban ? Il semble bien que oui. Du moins inconsciemment. Elles on été éduquées par leurs mères, qui elles-mêmes avaient reçu de leurs mères les mêmes indications. C’est dire le poids de la culpabilité et la peur de décevoir ces personnes qui, dans leur ignorance, leur résignation, mais souvent par grand amour, ont inculqué à leurs filles les règles du savoir-vivre dans la société libanaise.
Aussi, au lieu de se révolter contre ces esprits « bien pensants », c’est-à-dire tout simplement se démarquer, les femmes courbent-elles l’échine. Et vit, courent rejoindre les rangs. Souvent pour la pire des raisons, « faire comme tous les autres », « accomplir ce que la société attend »... Et bien enfoncer au fond d’elles leurs envies profondes ou leurs identités propres. Au lieu d’attendre en toute sérénité l’élu de leur cœur, elles décident ainsi de se marier non pas par amour, et des fois même pas par intérêt, mais juste parce qu’elles ont atteint la barre fatidique des 25,30 ou 35 ans, c’est selon le milieu social. Et que, franchement, on ne leur a pas appris ce qu’elles pouvaient faire de leur existence, à part convoler en pas si justes noces, histoire de se conformer à la règle. À moins de rentrer dans les ordres. Ou encore, une fois casées, elles restent au foyer, subissant coups et infidélité, pour les enfants... qui peut-être auraient préféré voir leur mère heureuse et épanouie, dans une nouvelle vie que la loi lui aurait permis de mener. Elles font aussi bien d’autres choix, car le champ des possibles est réduit et qu’on ne leur a pas donné les moyens de vivre autrement.
Des fois, elles sont convaincues qu’elles attendent de leur vie exactement ce qu’ont leur a appris. Et ce n’est que plus tard, trop tard, qu’elles se rendent compte qu’elles se sont trompées de vie. Commence alors la double vie. Cette existence hypocrite vécue sur la corde raide, menée entre façade lumineuse – souvent à coups de bistouri et de collagène jusqu’à oublier leur image et ne plus se reconnaître elles mêmes –, et fondements obscurs d’un édifice qui manque de s’effondrer à tout moment, si ce n’est la prise régulière de pilules euphorisantes. Existences qu’elles maintiennent donc, histoire de ne pas rompre l’équilibre des choses, aussi factice soit-il. L’idée même du déséquilibre leur donne le vertige !
Car il n’est pas plus effrayant que la dictature de la majorité lorsqu’elle juge sévèrement les moutons noirs qui se sont permis de sortir du troupeau.
Or, la société, elles en font partie aussi, ces « brebis galeuses », tout comme celles qui souffrent en silence, ces mères sacrifice, toutes ces femmes divorcées, rejetées. Ou encore celles qui cachent leur homosexualité dans ces cafés où elles se sont habituées à se retrouver entre elles.
Et à celles qui payent cher leur bonheur. Celles qui ont épousé des hommes de religion ou de couleur différente. Qui sont donc devenues les femmes de ceux qu’on n’attend pas. Et qu’on n’accepte pas. Ou les mères d’enfants à qui l’on refuse la nationalité.
Enfin, à ces célibataires, qui ne sont les femmes de personne.
Parce qu’il n’est venu à l’esprit de personne de demander plutôt à la société de se conformer à leurs attentes. Cette chronique s’adresse en premier à toutes ces (autres femmes) qui, elles, ont trouvé leur compte et leur quiétude dans cette société. Afin qu’elles fassent preuve de solidarité féminine. Qu’elles apprennent à aller vers celles qui ne leur ressemblent pas. Qu’elles ne les rejettent pas. Qu’elles s’enrichissent à leur contact. Parce que, un jour, au moins une de leurs filles les remerciera.
En attendant que le système évolue, à celles qui se battent au quotidien, car tout simplement à défaut d’opter pour la solution de facilité, en respectant le dictat de la société, elles ont fait le choix courageux de vivre en toute authenticité. Respect.
Lina ZAKHOUR
Avocate à la Cour
Chercheuse en sciences de l’information et de la communication


Lakén, Bint Imma ! Fallait y penser avant...
13 h 52, le 14 mars 2013