Maestro Jordi Mora où le grand art de lancer une baguette en l’air!
Le concert a débuté avec la Symphonie n°3 en fa majeur Op 90 de Johannes Brahms. Surnommée l’«Héroïque» par Hans Richer, sans nul doute en allusion à Beethoven, cette narration somptueuse, teintée de quelque mélancolie et des vagues à l’âme bien romantiques, déploie fastueusement ses quatre mouvements (allegro con brio, andante, poco allegretto et allegro). Clara Schumann, qui s’est penchée sur bien d’œuvres de Brahms, a senti ici «par un charme mystérieux l’appel des forêts profondes et le bruissement des arbres...».
Si les violons l’emportent aux premières mesures, la clarinette, lumineuse et tendre, a le dessus pour une ligne mélodique chargée de poésie. On retrouve, au troisième mouvement, le thème du film Aimez-vous Brahms?... d’Anatole Litvak, avec Ingrid Bergman et Anthony Perkins, tiré du roman éponyme de Françoise Sagan, sur les femmes «cougars» qui n’avaient, en ce temps-là, pas encore droit de cité dans la société. Comme une valse languide et nonchalante, les phrases répandent leur sensualité traînante, lancinante, indécise. Une musique ondoyante popularisée aussi, en d’autres modulations, par Serge Gainsbourg, Yves Montand et Frank Sinatra...Pour le final, retour au thème initial et clôture en apothéose. En grandes vagues mugissantes, héroïques. Une version adroitement menée par maestro Mora qui n’a rien à envier à celle de Claudio Abbado ou Colin Davis. C’est déjà tout dire de son grand art de lancer une baguette en l’air!
Petit interlude et voilà une cinquantaine de musiciens à nouveau devant l’autel. Pour la pièce Ison de Zad Moultaka, compositeur libanais qui se place à part dans la production musicale aussi bien européenne qu’arabe. Mêlant en toute subtilité Occident et Orient on le retrouve ici, en de saisissantes huit minutes, dans une partition originale, aux confins de l’esprit de Ligetti, d’une décapante modernité. Partition écrite au pays natal et qui, de toute évidence, s’en inspire vivement.
L’«ison» en termes de musique byzantine est la tonalité soutenue. Voilà une illustration sonore brève, concise, percutante et dramatique d’une expression hardiment coulée dans un moule de musique contemporaine. Dès que le premier clac sur la plaque métallique retentit, se déchaînent sifflements et bourdonnement. Tonalités sourdes, soutenues, stridentes, vertigineuses pour une musique panique érigée comme une alerte à un danger. La grande caisse ponctue ce cataclysme d’un monde au bord d’un séisme, d’un effondrement. Un monde pris dans le piège et la tenaille de sa peur et de son angoisse. Comme l’agressivité et la crainte d’une bête hérissée.
Assis au fond de l’église, fidèle à l’image de sa confondante modestie, Zad Moultaka me confie en douce: «Cette pièce est comme un monolithe qui se construit. Plus l’édifice se resserre, plus l’effondrement est proche jusqu’à l’effritement total...»
Aux dernières mesures, la respiration retenue devant la réduction en cendre d’une image sonore tendue comme une corde qui va casser, le public éclate en applaudissements. Salut et révérence du compositeur qui court au-devant de la salle et échange de chaleureuses poignées de main avec le maestro et le premier violon.
Pour entrer dans un paysage ibérique, plus paisible et moins tourmenté, la voix du catalan Eduard Toldrà, à travers un nocturne pour cordes. Déambulation feutrée, élégiaque et bucolique, dans un univers tissé du chant d’une nature sans hostilité telle une vaporeuse estampe aux couleurs estompées. Impressionnisme frémissant où les cordes des violons ont un lyrisme retenu mais pénétrant. Avec des scintillements soudains qui ont le fugitif éclat d’un feu qui ne dort jamais sous la cendre...
Pour terminer, la Suite n°2 du Tricorne, de Manuel de Falla. Tableaux pour les Ballets russes de Diaghilev, écrits avec succès (c’est Picasso qui a dessiné rideaux, décors et costumes) par l’enfant de Cadix. Œuvre qui a rencontré toutes les faveurs du public avec ses cadences marquées, sa vivacité pour des pas de danses chaloupées et nerveuses, mais aussi un esprit flamboyant et à panache, profondément ibérique.
Du rififi et des intermittences de cœur pour un conte rural amusant où tout le monde marivaude et batifole entre seguidilla nourrie d’une sève folklorique, «Farruca» à l’allure flamenco et jota rapide et bondissante sous la mitraille des castagnettes...
Houle d’applaudissements digne d’une corrida de la part d’un public ivre de notes échappées aux jardins d’Espagne qui sentent l’œillet, la valériane rouge et les orangers. En bis, pour prolonger la magie du pays de Lorca, comme les effets capiteux d’un bon xérès ou «Rioja» généreusement versé, encore du Falla...


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