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Moyen Orient et Monde - Le Billet

La vie en coupe

Jeudi soir, démocrates et républicains, au pied du mur fiscal, devaient se réunir pour présenter des mesures, aussi symboliques qu’assurées d’échouer, pour éviter le déclenchement, aujourd’hui, de coupes budgétaires automatiques.
Bien conscients de l’incapacité des élus à éviter ce plan d’austérité forcée, les ministères américains se sont préparés au carottage de 85 milliards de dollars d’ici au 30 septembre.
Aux États-Unis, ces coupes vont se traduire, concrètement et entre autres, par : la mise au chômage partiel de 800 000 employés civils de la défense ; 7 000 enfants pauvres ne bénéficiant plus d’un programme d’aide à la scolarisation ; quatre heures d’attente, en moyenne, pour les formalités d’immigration dans les plus grands aéroports ; le gel ou annulation de projets de recherche ; moins d’inspections alimentaires ; des parcs naturels nationaux fermés.

Imaginons un instant quelques dirigeants de ce monde contraints de passer, eux aussi et personnellement, en mode « coupes budgétaires ». Tranches de vie.

-François et Valérie

« Je te l’avais bien dit », lui dit-elle.
Lui ne dit rien.
« Je te l’avais bien dit que ton bagage était trop grand. »
François regarde Valérie, qui regarde l’hôtesse d’Easy Jet, qui lève les yeux au ciel.
« Je lui ai dit et répété que son bagage à main doit faire 56 x 45 x 25 cm. Roulettes et poignées incluses. Je lui ai dit “Si tu n’as pas de bagage de cette taille, achètes-en un”. Il m’a répondu “Chouchou, pourquoi une nouvelle dépense, ma vieille Samsonite est encore très bien”. »
L’hôtesse hoche la tête d’un air las. Les scènes de ménage en comptoir d’embarquement avec prise à témoin, elle en subit cinquante par jour.
« Tu ne voulais pas dépenser, eh bien maintenant on va raquer ! » poursuit Valérie. Derrière elle, les conseillers du président embarqués pour cette visite officielle voudraient disparaître.
« Finalement, ce n’est que 30 euros », hasarde l’hôtesse.
« “Que” 30 euros ? » s’exclame Valérie, le visage franchement écarlate.
« Vous vous sentez bien madame ? » lui demande l’hôtesse en orange.
François lève les yeux de ses mocassins, sort son portefeuille de sa poche arrière, paie, sourit et prend la main de Valérie.

-Igor et Vladimir

Ce matin, Igor déteste son boulot. Attaché de communication de Poutine. En tant normal, un job de rêve qui lui permet de voir du pays, respirer le grand air, jouer avec des animaux. Un boulot qui requiert une grande créativité, une connaissance profonde de la classe moyenne russe et un don pour la mise en scène. Autant de qualités qu’Igor possède, ce qui lui rend la tâche aisée. Et ce d’autant plus que pour lécher l’image de Vladimir, il dispose de moyens illimités. Jusqu’à aujourd’hui du moins. Et c’est là que le bât blesse Igor ce matin.
« Budget comm’ réduit de moitié, restrictions budgétaires oblige », lui a dit un conseiller avant de s’esquiver.
Moitié moins de roubles. Et c’est à lui d’en informer le patron dont il connaît mieux que personne la sensibilité quand il s’agit de son image.
Igor frisonne. Dans le couloir menant au bureau de Poutine, flotte comme un parfum de colère noire.
« Nager le papillon avec les beluga, jouer au capitaine Achab avec une baleine ou au docteur avec un tigre, voler avec des oies... Tout ça à un coût ! » s’insurge Igor, de plus en plus nerveux. « Tous ces intermédiaires à rétribuer, ces sites à préparer, ces amphores à placer, ces journalistes à déplacer et, parfois, à arroser. Ces journalistes... »
Igor s’arrête brusquement. La voilà la clé, voilà ce qu’il va vendre au boss : les journalistes, on ne va plus les payer, on va les intimider.
« Tu viens, tu couvres, tu encenses ou tu changes tout de suite de métier. Voilà la formule qui va nous permettre d’économiser. Vladimir, ça, c’est sûr, il va aimer. » Igor sourit, il se sent tellement plus léger.

-Silvio et Ruby

Silvio se marre. Allongé dans une boîte, sous la lumière bleue des UV, il glousse.
Ruby le regarde, un peu inquiète. Rare qu’il se marre seul comme ça, Silvio est plutôt du genre poilade en groupe.
« Ah ma Ruby, j’ai failli commettre la plus grosse connerie de ma vie. Revenir aux affaires en temps de coupes budgétaires. Me serais retrouvé contraint de la jouer comme le peuple en crise. Tu parles d’un cauchemar. »
Ruby souffle sur sa frange peroxydée.
« Tu sais ma petite Ruby, moi la misère je connais. Et j’ai pas fait tout ce que j’ai fait, et je dis bien tout ce que j’ai fait, pour rejouer les pauvres. »
Après un moment de silence, Silvio repart d’un grand rire sonore.
« Que Bersani s’y colle. Lui, ça le dérange pas l’étriqué, le petit, le pauvre. Un gauchiste, ça a l’ADN prédisposé pour. »
Ruby remplit sa flûte, l’avale d’un trait.

-Angela et Joachim

En ouvrant la porte de l’appartement, Angela entend le bruit de casseroles entrechoquées dans la cuisine. Il est 19h. Joachim, comme à l’accoutumée, s’active derrière les fourneaux.
Dans l’appartement plane une odeur de pommes de terre. Angela sourit. Son mari sait que la soupe de pommes de terre est l’un de ses plats préférés, avec le ragoût et les paupiettes, mais ça c’est pour les jours de fête.
Angela entre dans la cuisine, embrasse son mari sur la joue. Joachim lui demande comment était sa journée. « Oh tu sais normal, rien à signaler. » Il n’en demande pas plus.
Angela va dans la chambre troquer son tailleur pantalon gris pour un bas de survêtement de la même couleur et un pull en pilou. Elle revient au salon, Joachim lui apporte un demi. Par la fenêtre, Angela regarde la façade du musée de Pergame. Ce soir, jour impair, elle n’est pas illuminée.
À 20h précises, Angela et Joachim sont attablés. Angela plonge la cuillère dans sa soupe, souffle sur le liquide grumeleux et fumant, goûte, avale et dit : « Joachim, tu t’es surpassé. »
Joachim rougit un peu.
Angela sourit, regarde Joachim, se dit qu’elle aime vraiment comment il vieillit et réalise qu’elle n’a besoin de rien de plus.
Jeudi soir, démocrates et républicains, au pied du mur fiscal, devaient se réunir pour présenter des mesures, aussi symboliques qu’assurées d’échouer, pour éviter le déclenchement, aujourd’hui, de coupes budgétaires automatiques.Bien conscients de l’incapacité des élus à éviter ce plan d’austérité forcée, les ministères américains se sont préparés au carottage de 85 milliards de dollars d’ici au 30 septembre.Aux États-Unis, ces coupes vont se traduire, concrètement et entre autres, par : la mise au chômage partiel de 800 000 employés civils de la défense ; 7 000 enfants pauvres ne bénéficiant plus d’un programme d’aide à la scolarisation ; quatre heures d’attente, en moyenne, pour les formalités d’immigration dans les plus grands aéroports ; le gel ou annulation de projets de recherche...
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