Ce projet ne s’étant cristallisé que dans ma sphère fantasmatique, c’est dire mon sursaut d’enthousiasme lorsque Alain Plisson est venu troubler la sérénité de ma retraite en
montagne pour m’inviter à voir sa nouvelle pièce.
Garcin, Inès, Estelle et le garçon d’étage, et puis cet « enfer » qui glace l’âme avec ses instruments de torture que sont la fermeture à autrui, sa chosification ou sa réification – parce que certains êtres humains ne peuvent exister qu’aux dépens de l’autre et de sa liberté –, tout cela m’est remonté à la conscience quelque trente-cinq ans plus tard... Je ne pouvais pas rater cette nouvelle interprétation de la plus célèbre pièce de Sartre !
Allais-je retrouver la saveur âcre et accablante de ce huis clos où se débattent trois morts vivants condamnés à se torturer à vie ?
Sur la scène du théâtre Montaigne, le texte et les personnages se sont incarnés avec toute leur consistance originelle. La démonstration implacable de cette tragi-comédie noire s’est effectuée sans faille, orchestrée sur un tempo infernal et ludique par un Alain Plisson qui nous révèle ici son « dark side », et trois comédiens passionnés, habités par leurs rôles, Michel Moppert (Garcin), Catherine Prost (Inès) et Natacha Antonellou Achkar (Estelle).
« Je n’ai pas rêvé cet héroïsme. Je l’ai choisi. On est ce qu’on veut », lâche Garcin à Inès lors de l’une de leurs empoignades.
Autant le personnage d’Inès pourrait être de par son introspection lucide le porte-parole de l’existentialisme sartrien, autant la déclaration de Garcin devient, là, sur les planches du Montaigne, la profession de foi d’Alain Plisson, cet homme de théâtre consommé dans (et par) la passion pour son art, ce juvénile patriarche parcheminé de 84 ans qui n’a toujours pas fini de nous surprendre et de nous enchanter.
Johnny KARLITCH
Réalisateur, journaliste et écrivain

