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Liban

Une situation effroyable pour les réfugiés syriens à Saïda

Reportage
09/01/2013

Si le supplice des Libanais durant les tempêtes de neige est désormais connu, après le spectacle de désolation transmis ces derniers jours par l’ensemble des médias du pays, celui des réfugiés syriens est moins promu auprès d’une large partie des citoyens, déjà assez préoccupés par leur propre survie.


Mais, dans un pays qui mérite bien son qualificatif de tiers-mondiste, la misère a le même nom pour tous, avec peut-être une dose supplémentaire de souffrances et de solitude pour ces sans-abri venus de Syrie, que l’on a casés en dernière minute dans des ébauches d’édifice, inhabitables en temps normal.


Inhabituelle également la tempête qui a surpris hier et avant-hier les Libanais et avec eux quelque 200 000 réfugiés syriens, pris entre deux démons : le déluge du feu dans leur propre pays et les conditions de vie extrêmement précaires dans un pays d’accueil qui arrive à peine à accommoder ses propres ressortissants.


Dans le village chrétien de Abra, à 10 minutes de Saïda, 30 familles se partagent un bâtiment inachevé, construit à la va-vite grâce à des dons koweïtiens. Plongé dans une immense mare de boue, encerclé du côté sud par un torrent d’eau qui n’a cessé de grossir depuis le début de la tempête, atteignant par moments un mètre de hauteur, le chantier a fini par céder aux flots qui l’ont pénétré de toutes parts, envahissant les chambres dans lesquelles se terrent des dizaines de réfugiés.


Du haut de ses talons d’été – probablement l’une des rares paires de chaussures qu’elle a pu ramener de chez elle – Fatmé se révolte : « L’eau s’est infiltrée de partout.  » Elle a traversé les murs, coulé jusqu’au chevet des deux lits (un meuble rarissime dans de tels cas de figure) qu’elle partage avec sa mère et sa sœur, Zaynab.


Elle explique comment sa famille, venue depuis trois mois d’Alep, a été surprise par cette eau pernicieuse qui s’est invitée chez eux en pleine nuit. C’est elle d’ailleurs qui s’est chargée, avec l’aide de son cousin, de boucher les trous dans lesquels s’est engouffré le fleuve du côté de la fenêtre. Elle se plaint de la lenteur et du report régulier des travaux, « puisque les murs n’ont pas été induits à temps, comme promis ». Vexé par ses propos, Abou Khaled, le responsable de l’ONG islamiste chargée des lieux, se dépêche de la remettre en place, avant de la traiter d’« ingrate ». En quelques secondes, l’échange devient vif et les propos cinglants.


Révoltée après une nuit blanche qu’elle a passée avec sa famille à éponger le sol, Fatmé se défend comme une tigresse. Sa mère éclate en sanglots : « Nous n’avons jamais été aussi humiliés. À Alep, on vivait dans une maison magnifique », dit-elle, avant de confier que son mari est toujours bloqué là-bas.


Dans ce qui ressemble à une cuisine-salle-de-bains-fourre-tout, elle nous montre l’unique galon de mazout dont la famille dispose. « Il nous suffira un jour et demi tout au plus », déplore Fatmé.

 

(Lire aussi : Le Liban sur pilotis : plus rien ne résiste à la tempête)


Chez les voisins d’à côté, les dégâts sont encore plus visibles. Dans ce local de près de 20 mètres carrés, la pluie a été plus cruelle. L’eau n’a épargné aucun matelas, aucun habit, aucun jouet. Abdallah, le locataire de la chambre, a été forcé de quitter les lieux au milieu de la nuit avec sa femme et ses deux enfants, à pied, en pleine tempête, pour aller rejoindre ses proches dans un autre centre de réfugiés, quelque part dans les alentours de la ville. Le souvenir qu’en garde Oum Mo’ayyad, son épouse, ne s’est pas effacé avec les premières lueurs du jour ni avec les quelques mots rassurants d’Abou Khaled.


« On aurait mieux fait de rester sous les bombes. Notre dignité aurait au moins été préservée. La souffrance est immense ici. La situation est insupportable », crie nerveusement cette mère, au bord des larmes, avant d’affirmer que ses enfants sont tombés malades à cause du froid. Oum Mo’ayyad est au Liban depuis plusieurs mois. Avant d’être accueillie avec sa famille par Abou Khaled, elle louait un « dépôt » abandonné de quelques mètres carrés, à 200 dollars par mois.


Au second étage de l’édifice, se blottit une jeune femme de 22 ans qui vient d’accoucher par césarienne. Ses deux autres enfants souffrent de « rhume et de diarrhée depuis une semaine, à cause du bain » que la maman a insisté à leur donner. Malgré le froid, l’obscurité – l’électricité est un luxe qui dure à peine une ou deux heures dans ces lieux –, les deux enfants s’échauffent les cordes vocales à l’occasion d’un duo glorifiant la liberté en Syrie. Comme pouvait s’y attendre Bachar el-Assad n’est pas épargné ni Hassan Nasrallah.


Dans la pièce d’à côté, deux enfants, Abdelkader et Mohammad, se serrent près d’un poêle qui crache l’odeur soulante du mazout qui brûle. Sur le dos et le thorax de Abdelkader, une excroissance due à une opération vraisemblablement ratée en Syrie.


Abdelkader, 12 ans, a été touché par une balle qui lui a traversé l’épaule, ensuite la poitrine, pour aboutir dans le crâne de sa mère, morte sur le coup, devant ses yeux. Son jeune frère ainsi que sa sœur sont trisomiques. « Ce sont les grands-parents, dépêchés à l’hôpital ce jour-là à cause du froid, qui s’en occupent d’habitude », explique Abou Khaled.


Abdelkader raconte, apathique, son accident et le décès de sa mère, alors qu’il se trouvait avec elle en taxi.
Même inondé par les eaux, le centre de Abra paraît luxueux à côté de celui de Saïda, près de l’hôpital turc, où les réfugiés se terrent derrière des bâches en plastique, dans des chambres minuscules montées à l’aide de carton, de blocs de pierre et de planches de bois. Dans ce chantier également inachevé, le chauffage est ambulant : deux ou trois morceaux de bois brûlent dans un bac en fer que les enfants transportent avec eux d’un endroit à l’autre.


Là aussi, les manques sont énormes et les besoins urgents. Par endroits, les douches sont installées en plein air. Ailleurs, des salles de bains rustiques côtoient une cuisine improvisée en dernière minute. Le menu du jour : du riz bouilli et des pâtes bouillies. En hauteur, le vent souffle fort, le froid est cinglant. Salwa s’estime heureuse, parce qu’elle est parmi celles qui ont pu avoir une bâche pour la protéger des intempéries.


» Une bâche coûte entre 30 000 et 40 000 LL. Il faut en rajouter 50 000 LL pour l’installation », déplore cette mère de quatre enfants qui s’efforce tout de même de sourire. Malgré la pénurie, et un vent qui souffle à 112 km à l’heure, on se dit toutefois chanceux d’avoir échappé aux bombes et aux massacres. Le froid ne semble pas être leur pire ennemi, mais plutôt les incertitudes du lendemain et la perspective que le provisoire ne dure bien plus que prévu.

 

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SAKR LEBNAN

Et la misère des Libanais, comme il est dit ? Charité bien ordonnée ne commence-t-elle pas par soi-même ?

Sabbagha A. Nazira

Jamais un malheur sans deux . Pauvres Syriens.



Nazira.A.Sabbagha

Association Philippe Jabre

Nous ne sommes nullement insensibles à la misère de ces malheureux réfugiés. Mais en tant que libanaise, je me demande pourquoi vous ne parlez que des réfugiés syriens. Qu'en est-il de ces familles libanaises, chrétiennes et musulmanes, qui vivent continuellement dans des conditions aussi précaires sinon plus ? Pourquoi consacrer tout un article aux malheurs des réfugiés syriens alors que vous passez outre la misère de nombreuses familles libanaises ?

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