Tu avais 86 ans, un âge où il fait bon de s’en aller avant que le crépuscule de la vie ne te fasse sentir le désinfectant des hôpitaux et souffrir les intubations et autres manipulations chirurgicales. Tu avais la phobie des maisons de retraite et voilà que ton vœu est exaucé, tu es parti debout, près de ton lit, et il t’a suffi de t’y asseoir pour nous quitter.
Il est vrai que tu n’as pas eu le temps de nous dire adieu, mais en fallait-il un quand, tous les jours et la veille même, tu faisais une halte à la municipalité au cours de ta randonnée pédestre à deux cannes ?
Je t’ai vraiment connu il y a un quart de siècle, tu étais déjà fatigué d’avoir entretenu et cultivé les pruniers et les oliviers de ton village depuis l’âge de 8 ans. Tu étais content que je t’offre l’opportunité de t’occuper de mon jardin mitoyen à ta maison.
Les fleurs, ce n’était pas ton point fort, tu le faisais pour faire plaisir à sitt Claude.
Par contre, les arbres fruitiers, les pérennes, ceux qui produisent et durent comme le citronnier centenaire de ma grand-mère, tu les chatouillais, tu les pomponnais, je devinais même que tu chantais en les arrosant, ils étaient tes enfants d’adoption. 25 ans plus tard, je sais ce que je te dois pour avoir rendu ce jardin verdoyant.
Tu m’as appris l’art d’élaguer un arbre et celui de greffer un prunier ou un avocatier. Tu le faisais avec tellement d’amour et de passion que tu m’as transmis le bonheur d’être proche de la terre et de la sentir, sèche ou humide.
Tu étais analphabète mais tu avais le don, je me suis toujours demandé d’où, de chiffrer le prix des terrains en centaines de millions de livres sans réglette ni calculette, toi qui, dans ta jeunesse, n’a pu manipuler que des centaines.
Je me plaisais à rester avec toi, non pour ton support inconditionnel (tu aurais pu matraquer avec ta vieille canne celui qui aurait dit du mal de istez Jean), mais pour ta sagesse forte et simple de paysan aimant qui s’était frotté à la terre, l’avait cultivée et l’avait même goûtée.
Désormais, tu ne me consoleras plus en me promettant que l’année prochaine la récolte sera de loin meilleure que cette année, les rats pourront s’amuser et gambader sur le grenadier, ils pourront vider toutes les grenades sans que je m’en aperçoive.
Il nous manquera, m’ont dit mes enfants, et comment non, eux qui t’ont vu pendant des années, à l’âge où ils étaient encore des gosses, préparer le méchoui et rester avec eux pour nous le partager ?
L’homme aux deux cannes, qui commençait sa journée à l’aurore par une visite discrète à Mar Takla, sa voisine, n’est plus.
Tanios, mon jardinier, mon ami, repose en paix.
Jean B. ESTA
Président du conseil municipal de Wadi Chahrour


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