Harold Brown, ancien secrétaire à la Défense sous la présidence de Jimmy Carter, est coauteur, avec Joyce Winslow, de « Star Spangled Security, Lessons Learned Over Six Decades Safeguarding America ».
Malgré la place grandissante qu’occupe la Chine dans les affaires mondiales, Xi est confronté à des tensions internes qui font de la Chine un pays plus fragile qu’on ne le pense généralement. Le modèle économique chinois, tiré par les exportations, a atteint ses limites et la transition vers une croissance stimulée par la demande intérieure exacerbe les tensions internes. Réprimer la contestation n’est plus aussi aisé que par le passé, et l’urbanisation rapide et les mutations socio-économiques déstabilisent ce pays de 1,3 milliard d’habitants. Les conflits ethniques dans sa périphérie mettront également le contrôle politique de Xi à l’épreuve.
La politique étrangère de la Chine est également une source de préoccupations – en particulier pour les États-Unis. L’histoire nous montre que les puissances émergentes entrent inévitablement en concurrence avec les grandes puissances en place et que cet antagonisme conduit souvent à la guerre. Pour l’instant, l’important déséquilibre des échanges bilatéraux a amplifié les frictions entre les États-Unis et la Chine, et ne pourra être corrigé en toute sécurité que par une modification du comportement des deux parties – ou, dangereusement, par une correction provoquée par une crise.
Dans l’immédiat, les revendications territoriales de la Chine – particulièrement en mer de Chine méridionale, mais également à la frontière avec l’Inde – et sa volonté d’élargir son influence sur les pays voisins obligeront les États-Unis à affronter deux risques de nature globale. Le premier est celui d’une confrontation, qui pourrait se produire directement ou indirectement si les États-Unis étaient contraints d’intervenir dans un conflit entre la Chine et ses voisins. L’autre risque est que le Japon, la Corée du Sud, le Vietnam, les Philippines, la Thaïlande ou la Birmanie soient happés par la sphère d’influence stratégique de la Chine. Plusieurs de ces pays se tourneront vers les États-Unis pour contrebalancer la Chine si celle-ci tente d’imposer localement sa suprématie. D’autres pays pourraient par contre conclure qu’il est préférable de resserrer les liens avec la Chine, au lieu de s’en éloigner, compte tenu de l’importance qu’ont les échanges commerciaux avec la Chine pour leur économie. Comme l’ont montré les récents événements en mers de Chine orientale et méridionale, la Chine tente parfois d’intimider ses voisins. Les États-Unis devront réagir en la repoussant pour défendre leurs alliés et leurs intérêts, mais de façon modulée pour limiter les préoccupations chinoises.
Une manière de procéder est de comprendre les motivations de la Chine. Sa détermination à s’imposer politiquement et économiquement en Asie de l’Est et l’accroissement de sa puissance militaire sont inévitables. Mais les États-Unis resteront plus forts, plus riches et plus influents dans les affaires mondiales que la Chine, même à l’horizon 2030. Ce constat devrait inciter les Américains à ne pas réagir de manière excessive, au risque de provoquer une spirale vers le bas des relations bilatérales, qui s’alimente d’elle-même, similaire à celle qui s’est produite entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne à la veille des conflagrations qui ont embrasé le monde pendant la première moitié du XXe siècle.
La meilleure manière d’éviter une confrontation est peut-être de coopérer face aux menaces externes communes, notamment la prolifération nucléaire, le changement climatique et l’extrémisme islamique. Mais parvenir à 2030 sans confrontation majeure sera une prouesse. Même si les États-Unis devraient encore prédominer militairement pour au moins les 15 à 20 prochaines années, une guerre asymétrique qui verrait la Chine lancer des cyberattaques contre les systèmes électroniques et les satellites américains, parallèlement à des attaques contre des infrastructures, pourrait saper l’avantage des États-Unis. Face à la capacité de la Chine de frapper des cibles à plusieurs centaines de kilomètres de ses frontières, les États-Unis devraient développer un bombardier à long rayon d’action, avec une force létale importante, capable de pénétrer des défenses sophistiquées (une idée que je défends depuis vingt-cinq ans). Alors que les intérêts sécuritaires américains se déplacent vers le Pacifique, les États-Unis comptent sur des bases terrestres avancées de plus en plus vulnérables et une flotte aéronavale dont les chasseurs tactiques embarqués ont une portée comprise entre 482 et 805 kilomètres. Mais un bombardier stratégique longue portée serait d’un meilleur rapport coût/efficacité que les bombardiers équipés de missiles de croisière, et contrairement aux bombardiers tactiques à faible rayon d’action, ses bases seraient invulnérables.
Cela dit, le défi le plus pressant pour les États-Unis est aujourd’hui de rétablir leur économie et leur gouvernance. Je pense qu’ils en sont capables. Mais, à moins que ou jusqu’à ce qu’ils le fassent, donnant ainsi au président Barack Obama une base solide lui permettant de discuter avec Xi de questions d’envergure internationale, la probabilité d’un conflit entre la Chine et les États-Unis ne cessera de croître.
Traduit de l’anglais
par Julia Gallin
© Project Syndicate, 2012.


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