Dès le premier chapitre, le ton est donné et Adam est d’emblée pathétique. Il le restera jusqu’à la fin. Lâche, pleutre, incapable de se refuser un plaisir et encore plus incapable d’affronter ses faiblesses. Pour un historien, il a le jugement leste et irréversible. Vingt ans auparavant, il voua son ami Mourad aux gémonies et n’en démordra plus. Et ça ne s’arrête pas là. Ne trouvent grâce à ses yeux que ceux qui sont partis, le cœur pur et les mains propres. Et les autres alors ? Dans la balance de l’histoire, où seront jetés ceux qui sont restes vaille que vaille, coûte que coûte. Ceux qui, comme Sémiramis, se sont terrés en attendant que ça passe, puis ont retroussé leurs manches, repris le cours de leur vie et tenu le pays pour que ceux qui sont partis reviennent un jour.
Tout le monde n’a pas combattu et ceux qui l’ont fait sont-ils maudits à jamais ?
Tout le monde n’a pas volé – loin de là –, tout le monde n’a pas collaboré. Tous ceux-là ont-ils perdu leur temps et leurs années ? Ont-ils manqué d’ambition ? Pourquoi loge-il tout le monde à la même enseigne ? Pourquoi ne voit-il que de l’autre bout de sa lorgnette ? Il est vrai que le roman s’articule autour de ces personnages privilégies par la vie et par leur rang
social. N’empêche !
Pourtant, cet Adam, je l’ai aussi envié. Oui, j’ai envié ces amitiés multiples qu’il a eu la chance de vivre. Et je sais que ces amitiés-là ont existé à cette époque-là. Que moi, je ne les vivrais plus. Que je ne peux que les souhaiter à mes enfants pour toute la richesse qu’elles apportent. Ce que je retiens surtout, c’est que ces amitiés ont été possibles grâce à un esprit universitaire particulier à cette époque, esprit qui, malgré les événements suivants, a maintenu ses campus ouverts, ses professeurs disponibles, ses places ouvertes aux échanges aussi musclés soient-ils. Hommage lui soit rendu.
Et surtout, Adam, j’ai bien failli le balancer à la poubelle. Adam, qui a fait son deuil d’un pays rêve. Excusez du peu ! Mais on ne rêve pas un pays ! Sauf à l’adolescence. Et surtout on ne le rêve pas de loin. On le vit, on le bâtit tel qu’on voudrait qu’il soit. Chacun à son échelle, on ajoute une pierre à l’édifice. Et s’il est vrai qu’on n’a pas tous le même rêve, nos briques ne s’imbriqueront pas idéalement l’une dans l’autre. Mais l’édifice tiendra. Et il sera nôtre. Imparfait peut-être, mais nôtre. Il faudra bien qu’il tienne. Contre les vents et les marées qui balaient la région. Pour narguer les tyrans et les futurs despotes entrevus par Adam. Pour Jean-Paul II qui avait la vue bien plus longue que la nôtre.
Allez Adam, rien ne sert de pontifier à distance. Rien ne sert de dormir profondément. La vie n’attend pas et l’histoire est en marche. Réveille-toi ! (Et fasse le ciel que j’aie raison et toi tort).

