À l’occasion du Forum économique mondial, qui se tient jusqu’à aujourd’hui à Gurgaon, ville satellite de New Delhi et vitrine de l’« Inde qui brille », capitaines d’industrie et décideurs ont tenté de regarder en face les maux d’un pays s’accrochant à son rêve de superpuissance économique.
Gina Gopinath, professeur d’économie à l’université américaine de Harvard, résume sans détour la situation : « Pour un pays à ce stade de développement, aucune vraie politique de réformes n’a été menée en plus de 20 ans. Ces quatre dernières années, rien. La chute de la croissance n’est pas un mystère ! »
« À moins d’une politique de réformes strictement menée tous les ans, secteur manufacturier en tête, on risque encore longtemps de continuer à évoquer la nécessité de relancer le pays », a-t-elle ironisé, suscitant les applaudissements d’un public fourmillant d’hommes d’affaires.
Plombée par une forte inflation (proche de 8 %), un lourd déficit public et une croissance en berne, l’Inde a perdu de sa superbe, et le PDG du géant informatique Tata Consultancy Services (TCS), numéro un du secteur en Inde, estime que « nous en sommes là parce qu’il n’y a plus de confiance » dans le pays.
« La confiance ne vient qu’avec l’exécution (des réformes). Et l’exécution est le problème de l’Inde », dénonce Natarajan Chandrasekaran.
En septembre, le gouvernement de centre-gauche du Premier ministre, Manmohan Singh, a créé la surprise en annonçant une rafale de mesures pour libéraliser des pans entiers de l’économie, de l’aérien aux assurances, en passant par la grande distribution. Le premier « big bang des réformes » depuis...1991.
Plusieurs mesures avaient été repoussées ou annulées sous la pression de la rue et de partis d’opposition jugeant qu’une plus grande ouverture du pays correspondait à brader l’Inde aux étrangers. Le même argument a été utilisé voici deux mois pour tenter d’interrompre l’élan du gouvernement.
Après des années de croissance proche des 10 %, seuil à partir duquel le gouvernement dit pouvoir lutter contre la pauvreté, l’Inde a enregistré un taux de 5,5 % au premier trimestre de son exercice. Autant dire une gifle pour un pays en rivalité avec son voisin, la Chine (+ 7,4 % au troisième trimestre).
La corruption, ce « cancer » dénoncé par tous les partis et qui fut au cœur d’un vaste mouvement de protestation populaire à l’été 2011, continue en outre de ralentir la mutation du pays, selon les observateurs.
Ramesh Ramanathan, président du groupe financier Janalakshmi Financial Services (JFS), suggère de s’atteler d’abord à ce qu’il appelle « la corruption de détail », par opposition à la corruption « de gros ».
Prenant en exemple le versement fréquent de pots-de-vin pour obtenir un acte de naissance, il estime que « si l’on restaure le tissu moral de la société à partir de la base, on peut ensuite monter aux niveaux supérieurs ».
Pour nombre d’observateurs, le gouvernement seul ne peut fournir tous les efforts. La société civile et le secteur privé devraient prendre part au nécessaire mouvement de transformation de l’Inde.
« Il y a d’énormes lacunes dans la mise en place de politiques publiques. Pourquoi devrions-nous laisser le gouvernement seul ? Ce modèle n’a réussi dans aucun pays du monde », a assuré Vinod Rai, l’auditeur général aux comptes.
Faiblesse des institutions, manque de transparence et de programme politique clair alors que le pays n’est en peine ni de motivation ni de compétences, le bilan attriste Rahul Bajaj, patron du groupe Bajaj Auto.
« Je suis un Indien fier, mais un Indien malheureux », lâche-t-il, dévoilant le paradoxe même du pays.
(Source : AFP)

