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Nos lecteurs ont la parole

Le dialogue islamo-chrétien, une possibilité, une nécessité

Dr Pamela CHRABIEH
Mes étudiants me posent toujours la même question, quel que soit le milieu universitaire : le dialogue entre chrétiens et musulmans est-il possible ? Ma réponse est oui. Il existe depuis des centaines d’années. Il présente plusieurs formes, des avantages, et se heurte à divers obstacles. Même si l’historiographie traditionnelle insiste souvent sur les relations marquées par les affrontements militaires et politiques, ce dialogue a débuté dès la naissance de l’islam. Un dialogue certes souvent ébranlé par les soubresauts, les tensions et les conflits, mais en évolution continue, notamment au cours des dernières décennies.
Tout dialogue réclame en premier lieu une juste complémentarité entre l’écoute et la parole, entre la réception et l’émission. D’où la différence avec le monologue. Parler de dialogue entre chrétiens et musulmans n’implique pas la communication entre deux entités perçues comme monolithiques et indépendantes, l’islam et le christianisme, mais la rencontre multiforme entre individus et communautés qui tiennent compte de leurs appartenances et visions religieuses. Ce ne sont pas des religions qui dialoguent entre elles, mais des « croyants », ou du moins des personnes ou des collectivités qui possèdent une identité sociologiquement religieuse et qui la mettent en jeu dans la rencontre. Or les lieux de dialogue actuellement au Liban et au Moyen-Orient sont peu nombreux face aux lieux de haine, tensions et conflits. Et plusieurs obstacles entravent l’expansion du dialogue. J’en citerai quelques-uns :
1) Il n’est pas rare de trouver dans ces sociétés des individus et des groupes qui s’attèlent à une démarche de prosélytisme au nom du dialogue. Plusieurs penseurs réfutent continuellement ces actions, en citant les conditions d’un dialogue comme débat positif et constructeur. Dans cette perspective, si l’on prône un militantisme religieux en vue d’une conversion, il n’y aurait plus d’interlocuteurs et donc plus de dialogue. La conception du dialogue comme « hameçon de la mission » pose les problématiques de l’exclusion – fondée sur le principe de purification, dont la conséquence directe consiste en la tentation du repli et de la fragmentation – et de l’inclusion, souvent basée sur l’assimilation graduelle, le modelage et le conformisme. Cette dernière tend à véhiculer la suprématie des bienfaits de l’hégémonie aux dépens de la diversité, en aggravant les manifestations de marginalisation, de racisme, de discriminations, de xénophobie et d’intolérance.
2) Un deuxième obstacle consiste à faire du dialogue une entité abstraite, relevant par exemple de travaux purement académiques, ou de discours politiques et médiatiques qui n’ont aucune portée pratique ; en d’autres termes, des paroles dont l’effet n’est qu’éphémère, puisqu’elles sont entendues pour un bref moment et sont vite reléguées aux oubliettes. Sans parler de l’utilisation du dialogue comme moyen « efficace », « légitime » et même « crédible » puisqu’il rejoint un mouvement « à la mode » combattant les conséquences de l’après-11-Septembre. L’action en elle-même est peut-être noble, mais elle sert souvent d’outil afin d’asseoir des intérêts : hégémonie, intégration forcée et assimilation, accentuation des ressemblances en vue d’un nivellement des différences et des particularismes revendiqués, déresponsabilisation envers des actes commis dans le passé à l’encontre des communautés conviées à la table ronde, etc. Les dérives sont telles qu’au nom même du dialogue, il n’est pas rare de tomber dans les panneaux d’une logique de « choc » des civilisations, cultures et religions. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui appellent à la rencontre des autres en se basant sur une hostilité supposée millénaire entre regroupements perçus comme monolithiques et immuables.
3) Un troisième obstacle est caractérisé par l’impact d’une diversité de facteurs d’instabilité sociopolitique, comme les affrontements qui font rage depuis des décennies dont les diverses guerres et révolutions au Moyen-Orient, en Afrique et en Europe de l’Est. Celles-ci ont entraîné la mort de centaines de milliers de personnes et la destruction de villes entières. Elles ont également généré d’innombrables problématiques, comme le déséquilibre économique, le déclin culturel, le renfermement identitaire, l’émigration massive, l’effacement de particularités minoritaires, la pérennité du clanisme et du tribalisme à la tête des régimes politiques, la corruption des appareils gouvernementaux et la restriction des libertés.
Face à ces obstacles parmi tant d’autres, l’avenir des dialogues islamo-chrétiens apparaît obscur, d’autant plus que la méfiance mutuelle est constamment renforcée par les informations médiatiques dont le focus se limite aux conflits, plus sensationnels que les lieux de rencontre et d’échanges. Néanmoins, cela n’implique pas forcément l’inexistence de ces lieux et l’impossibilité de leur entreprise à long terme. Les conditions de création de nouveaux espaces de dialogue et de poursuite de dialogues déjà enclenchés sont nombreuses. Citons : le dépassement des stéréotypes et de l’exclusion, l’acceptation des déplacements théologiques et linguistiques, la prise en compte des contextes politiques, culturels, sociaux et économiques qui souvent sont à la base des querelles, la relecture du passé et des blessures infligées de part et d’autre, l’ouverture à de nouvelles perspectives à partir de nouvelles herméneutiques, le passage d’identités closes aux identités plurielles et dynamiques, d’une altérité de conflit à une rencontre relationnelle.
Il est également primordial de dépasser la simple tolérance et de viser le respect de la religion de l’autre, ce qui implique un travail considérable de compréhension mutuelle, car il faut que « ce respect soit théologiquement et anthropologiquement fondé », comme le dit Dennis Gira (Au-delà de la tolérance, la rencontre des religions, Paris, Bayard, 2001 : 38). La reconnaissance de l’autre comme personne à part entière avec laquelle on peut découvrir des valeurs communément partagées est primordiale. Aucun dialogue ne peut s’engager sans un profond respect pour l’intégrité et les convictions de l’autre. En ce sens, la construction d’un « vivre-ensemble » dépassant le « vivre-à-côté » est possible. Il l’est d’autant plus si l’on accorde de l’importance à renouveler les systèmes de gestion sociopolitique des diversités, en assurant un espace politique qui appelle une mise en jeu des identités plurielles, religieuses ou non. La limitation au dialogue des experts et des instances religieuses/politiques ne nous empêche pas de mentionner ce qu’on appelle le dialogue de vie ou le dialogue naturel, ou encore le vivre ensemble : une convivialité quotidienne au niveau des individus (relations commerciales, personnelles – amitiés, mariages mixtes –, partage d’expériences spirituelles, cultes communs de saints/es locaux ...). C’est certainement sur le fondement du dialogue de vie que les relations entre chrétiens et musulmans pourront continuer à s’épanouir.

Dr Pamela CHRABIEH
Chercheure associée et directrice aux relations internationales – Université de Montréal
Enseignante – Université Saint-Esprit, Kaslik
Mes étudiants me posent toujours la même question, quel que soit le milieu universitaire : le dialogue entre chrétiens et musulmans est-il possible ? Ma réponse est oui. Il existe depuis des centaines d’années. Il présente plusieurs formes, des avantages, et se heurte à divers obstacles. Même si l’historiographie traditionnelle insiste souvent sur les relations marquées par les affrontements militaires et politiques, ce dialogue a débuté dès la naissance de l’islam. Un dialogue certes souvent ébranlé par les soubresauts, les tensions et les conflits, mais en évolution continue, notamment au cours des dernières décennies.Tout dialogue réclame en premier lieu une juste complémentarité entre l’écoute et la parole, entre la réception et l’émission. D’où la différence avec le monologue. Parler de dialogue...
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