Le Liban vient de perdre l’un de ses fils les plus éminents. Si, à ses exceptionnelles qualités intellectuelles et morales, Jamil Jabre n’avait joint cette modestie foncière qui est l’apanage des authentiques « grands », sa disparition qui passe quasiment inaperçue sur le plan officiel eut été ressentie et comprise pour ce qu’elle est : une véritable perte à l’échelle nationale.
Maintenant qu’il n’est plus, on peut dire ce qu’il a été et ce qu’il laisse. Entre romans, essais et biographies, cet écrivain hors pair aura produit et publié une centaine d’ouvrages marquants et d’inspirations fort diverses. Dont deux en langue française qu’il maîtrisait à fond : un roman, L’Éclair et la Foudre, et une remarquable étude sur « L’Influence de la société sur l’œuvre de Jahiz » qui a constitué sa brillantissime thèse de doctorat ès lettres.
Entre-temps, il avait succédé à Camille Aboussouan à la présidence du PEN Club libanais et n’avait cessé de le diriger avec talent durant les dernières vingt-cinq années. On sait ou on ne sait pas assez que ce très important cénacle international regroupe, ainsi qu’indiqué par son sigle, une élite de poètes, d’écrivains et de « Novelists » (romanciers) du monde entier.
Jamil Jabre, dont le nom figure depuis longtemps (sous l’appellation DJABRE) dans le Grand Larousse, était, en outre, l’un des experts consultés régulièrement par l’Académie de Suède sur les écrivains « nobélisables » du Moyen-Orient, et bien des connaisseurs pensaient, à juste titre, que son nom n’eut pas déparé la liste des prix Nobel de littérature.
On peut facilement imaginer un créateur aussi prolifique et de surcroît encombré d’autant d’activités sous les traits rébarbatifs d’un personnage imbu de lui-même ou d’un être asocial visiblement obsédé par l’énormité de sa tâche. Il n’en était rien car ce diable d’homme trouvait toujours le temps de recevoir les amis les plus différents qu’il enrichissait constamment par son incommensurable culture ou enchantait par ses éternels jeux de mots et son esprit toujours inventif et en éveil.
Jamil Jabre appartenait à cette espèce rare et précieuse dont l’œuvre suffit à assurer la survie, mais ses proches et ses amis garderont plutôt en mémoire l’inoubliable souvenir d’un homme de cœur doublé d’un charmeur.
Quant à moi, je perds en lui le fidèle compagnon de toute une vie et le frère choisi. Presque autant qu’à la très chère Jacqueline ou à César dont je partage la douleur, Jamil continuera à me manquer.
Jean KYRILLOS
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Un géant au grand cœur
Le prince de la parole dite et écrite – avec ô combien d’éloquence, de subtilité, d’esprit et de grandeur d’âme – s’est retiré.
Précieux Jamil, tu t’es tu pour crier plus fort ton appartenance à la patrie et ton intérêt pour notre patrimoine historique, culturel et social... À travers les pages de tes multiples ouvrages, de tes innombrables articles, véritable laboratoire de la vigueur intellectuelle de l’homme vrai, tu nous réveilles à notre responsabilité de sauver un peuple allant à la dérive, livré au désarroi.
Géant au grand cœur, tu fus écrasé par la douleur du départ de Jihane, ta fille tant aimée, emportée par le foudroyant fléau du siècle, il y a à peine trois mois. Resté digne et grand dans ton éloquent silence, tu nous quittes aujourd’hui avec la sérénité des sages. Tu pars pour explorer d’autres horizons, pour une nouvelle vie, tout en nous assurant mystérieusement de ta présence inébranlable.
Jamil, tu resteras pour nous une source intarissable de culture, une bibliothèque ouverte à jamais et surtout ce fidèle ami, source de joie inépuisable. Repose en paix.
Mona NEHMÉ


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